1er octobre 2006

Ce philosophe, qui a beaucoup travaillé sur l'inter-religieux et la théologie de l'Eglise catholique, a décortiqué le Discours de Ratisbonne de Benoît XVI mot par mot. Auteur d'une étude sur Jean-Paul II (« Karol Wojtyla : un géant méconnu »), il s'est voulu ici attentif à la question de la continuité ou de la rupture d'inspiration entre le nouveau pape Ratzinger-Benoît XVI, et Wojtyla-Jean-Paul II. Bien que ces deux papes n'aient pas le même type de formation philosophique, le Discours de Ratisbonne est une bonne occasion de mettre à l'épreuve la continuité de l'inspiration de Benoît XVI par rapport à son prédécesseur. Il en livre une analyse exhaustive et irréfutable dans l'interview qui suit. "Ce texte est remarquable et mérite de circuler très largement" (Henri Lepage). [Introduction du site de linstitut Hayek, qui publie ce texte en pdf sur son site].
Benoît XVI, le djihad, et le dialogue
Sur le Discours de Ratisbonne
Entretiens avec Raphaël Lellouche, philosophe
réalisés par Hélène Keller-Lind, le 1er octobre 2006

Où l'on voit comment un discours du Pape peut être déformé et provoquer de ce fait agitation, haine, destructions d'églises, et même un meurtre. Alors que, comme nous l'explique plus bas Raphaël Lellouche, cette déclaration visait en réalité au dialogue avec les musulmans. Ce philosophe, qui a beaucoup travaillé sur l'inter-religieux et la théologie de l'Eglise catholique, a décortiqué le texte de Benoît XVI mot par mot. Auteur dune étude sur Jean-Paul II (« Karol Wojtyla : un géant méconnu »), il sest voulu ici attentif à la question de la continuité ou de la rupture dinspiration entre le nouveau pape Ratzinger-Benoît XVI, et Wojtyla-Jean-Paul II. Bien que ces deux papes naient pas le même type de formation philosophique, le Discours de Ratisbonne est une bonne occasion de mettre à lépreuve la continuité de linspiration de Benoît XVI par rapport à son prédécesseur. Il en livre une analyse exhaustive et irréfutable dans l'interview qui suit.
Un bref rappel des faits.
Le 12 septembre le pape Benoît XVI, théologien et philosophe, prononçait un discours dans lenceinte de l'université de Ratisbonne, là même où il avait enseigné. Discours destiné à des universitaires. Mais, extraite de ce discours, une citation fera bientôt la une des journaux et provoquera ce que nombre de médias appelleront « une vive controverse ». Si vive que, deux jours plus tard, un responsable turc qualifiera ce discours de « haineux et hostile ». Le surlendemain, le Parlement pakistanais demandait au Pape de retirer ce qu'il a dit. Le 16, c'est le tour d'un haut responsable sunnite égyptien d'accuser Benoît XVI de « ne rien connaître à l'islam ». Puis, le roi du Maroc rappelle son ambassadeur auprès du Vatican. Suivent des exigences dexcuses et des menaces de violence physique, qui paraissent, en quelque sorte, donner raison au contenu de la citation qui aurait « humilié les musulmans... ». Une religieuse, qui a passé le plus clair de sa vie à soigner des Somaliens, est assassinée à Mogadiscio, des églises sont brûlées dans les Territoires palestiniens, en Irak et au Cachemire pakistanais. Et le 29 septembre, Ayman al-Zawahiri, second d'al-Qaïda, traite le pape de « charlatan ». Ce ne sont là que quelques exemples. Et tout ceci en dépit des explications de texte et d'un rappel des intentions véritables du Pape et d'officiels du Vatican. Aujourdhui, le Vatican annonce le voyage du pape Benoît XVI en Turquie, ce qui confirme lanalyse de Raphaël Lellouche, dans cet entretien réalisé le 1er octobre 2006.
Hélène Keller-Lind
Hélène Keller-Lind : Ce discours de Ratisbonne est-il une critique de l'islam comme cela lui a été si violemment reproché ?
Raphaël Lellouche : Il faut dire avant tout sur le Discours de Ratisbonne quil ne sagit pas dun discours anodin, mais dun discours dorientation philosophique et théologique générale. Son objet n'était pas du tout l'islam, contrairement à ce que lon pourrait croire. Lislam ny apparaît que de façon latérale, allusive et occasionnelle. Sil y fait allusion, ce nest quen passant, et dans la perspective de son propos plus général, qui concerne en fait la totalité de la situation spirituelle du monde contemporain. La visée essentielle de ce Discours est de dégager les principes théologiques indispensables pour la tâche la plus importante qui est devant nous, à savoir le dialogue des religions et des cultures nécessaire à la paix. Mais ce dialogue, sil veut être authentique, doit tourner le dos à une rhétorique dapaisement sans principe.
Autrement dit, toute lintention du Discours de Ratisbonne, au fond, cest dessayer de penser la possibilité dun dialogue des cultures. Ce nest pas du tout une déclaration de guerre à lislam, ce nest pas du tout une provocation aux jihadistes, ce nest pas du tout une bourde imprudente, cest réfléchir sur les conditions au dialogue des cultures. Et sa réponse, cest quil y a deux obstacles à ce dialogue. Dune part une théologie qui pourrait justifier la violence religieuse (et qui est celle du jihad), cest-à-dire une théologie du divin qui exclut la raison. Et de lautre, une raison trop étroite, essentiellement logico-empirique ou positiviste, qui exclut le divin, et qui est un logos asthenès, une raison impuissante à entrer en dialogue avec des peuples dont les cultures sont profondément religieuses. Cest cela le propos du Discours de Ratisbonne.
Cherchant à délimiter le cadre dans lequel ce dialogue sera possible, Benoît XVI cherche à creuser la question jusque dans ses racines théologiques les plus profondes, afin dy découvrir ce qui y fait obstacle. Or il pense avoir mis à jour le premier obstacle : une certaine tendance théologique « absolutiste », sur laquelle il faudra revenir. Cette tendance, qui nest pas spécifique à lislam, se retrouve aussi bien dans le christianisme. Selon lui, une telle conception « absolutiste » de Dieu, voilà ce qui peut justifier, du point de vue théologique, le fait que l'on prétende agir de façon violente au nom de Dieu. Or pour le Pape, Dieu tel que nous l'entendons est différent, il a un rapport indissoluble avec la raison (rapport quil nomme « analogie »), et par conséquent ce ne peut pas être un Dieu qui puisse justifier la violence en son nom. Cest sa thèse de fond, tout le reste nest quexplication de cette thèse.
On voit donc que la portée du Discours de Ratisbonne est universelle : il ne sagit pas dune polémique du christianisme contre l'islam, ni de l'Occident contre l'Orient. Il sagit simplement dun théologien qui affirme que la « nature » de Dieu répugne à la violence. Et qui veut donc sonder les fondements théologiques d'une « théologie de la violence » possible, à la racine du jihad, pour les extirper aussi bien dans le christianisme que dans l'islam. Mais évidemment on ne peut procéder à un tel examen sans effleurer lislam qui, dans le monde actuel, appelle lattention par sa violence. En soulignant quil sagit dune recherche théologique, il faut se garder dune lecture étroitement « politique » du Discours de Ratisbonne. Ce nest pas le rôle du pape.
H. K-L. : Que dire, alors, des réactions dans le monde arabo-musulman, mais pas seulement ?
R.L. : Il y a eu, schématiquement, trois types de réception de ce Discours. La première a été celle des jihadistes eux-mêmes. Ils ont une fâcheuse propension à penser que tout le monde sur cette planète doit se plier aux règles de la charia, même lorsque lon nest pas musulman, et ils ont vu dans la citation de lempereur byzantin Manuel II Paléologue un blasphème de lislam, car le Pape semble, par cette allusion, rattacher lislam à la violence. Un « blasphème », pourtant, cela ne concerne que les musulmans, pas les non musulmans ! Tout le monde musulman, de Gaza au Maroc, du Golfe à lIndonésie, a accusé le Pape détablir un lien entre islam et violence et dinsulter ainsi le Prophète. Notez à cet égard le comique du numéro deux d'Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, évidemment gêné dimputer au Pape ce lien islam-violence, puisquil le prêche lui-même dans cette même vidéo, et qui a du coup été contraint de se contenter de lui reprocher davoir non pas associé lislam à la violence mais davoir « dissocié lislam de la raison » ! Nuance
Il est difficile en effet, dans la même déclaration, dappeler au jihad et de récuser un lien entre islam et violence ! Aussi, au-delà des « excuses » que réclament les autres, lui appelle sans détour le Pape à se convertir à l'islam... Ce qui est un comble. Linterprétation jihadiste voit dans tout propos critique vis-à-vis de lislam la pointe d'une entreprise globale de croisade.
La seconde lecture est « conciliatrice » : ne pas froisser la susceptibilité des musulmans, et plaider la « faute diplomatique » et la maladresse du Pape, en tant que « Chef dÉtat » qui devrait savoir se montrer plus prudent. Ainsi Le Monde, comme toujours pressé de complaire au monde arabe, nat-il pas hésité à écrire que le Pape s'était « rétracté » et a « exprimé des regrets ». Évidemment, cela est faux. Le Pape na jamais fait que dire quil navait pas souhaité offenser les musulmans, et quil regrettait la violence des réactions à son Discours. Au prétexte que Benoît XVI ne serait quun doux rêveur, un pur théologien manquant de « sens politique », Henri Tincq explique quil a commis une bourde ou un faux pas diplomatique. Cela est très en retrait par rapport à la signification réelle de ce Discours de Ratisbonne. Il n'y a pas eu du tout derreur, et il n'a donc pas à s'excuser.
Et puis, il y a accessoirement le troisième type de réception, dont un exemple est Stéphane Juffa, de la MENA, qui interprète le Discours de Benoît XVI comme une « déclaration de guerre incomprise » contre l'islam. Le pape se serait ainsi mis à la tête dune nouvelle croisade masquée. Ce n'est absolument pas cela, et lon ne fait là que reprendre linterprétation jihadiste en inversant simplement son signe. Je crois ces trois lectures à côté de la question. Le propos du Discours nest pas la « guerre à lislam » et il na commis aucun faux-pas. Il sagit pour lui de trouver les conditions dun dialogue des cultures qui est aujourdhui indispensable, notamment mais pas seulement vis-à-vis de lislam, « conditions » qui impliquent dextirper les fondements théologiques dune justification religieuse de la violence.
H. K-L. : Il y a pourtant cette citation de l'Empereur byzantin Manuel II Paléologue : « Montre-moi ce que Mahomet a apporté de neuf..... » qui a enflammé la colère dans le monde musulman ?
R.L. : Parlons-en. Elle n'a rien de fortuit, le pape nétait pas dans les nuages, il savait parfaitement ce quil disait. Tout son discours est bâti à partir dune disputatio datant de 1391 entre cet empereur et un lettré persan, traduit et édité aux éditions du Cerf par un théologien dorigine libanaise, Théodore Khoury.
Il faut bien voir dabord que le Pape parle dans un contexte sensible. Si lislam nest pas le sujet de son Discours, il nest pas non plus « hors sujet ». La référence aux Entretiens avec un Musulman de lempereur byzantin Manuel II Paléologue est un miroir condensé de la situation actuelle.
Miroir : dabord, il est évident quil y a dans le discours une dénonciation ferme du jihad. Il y a, sur fond du jihad, la guerre religieuse d'Al-Qaïda, plusieurs allusions : la question de l'entrée de la Turquie en Europe, à laquelle soppose le Pape ce qui implique, on va le voir, une définition non pas politique mais spirituelle de lEurope. Il y a le rappel de la chute de l'Empire byzantin et de Constantinople devant les armées musulmanes. Est-ce ensuite un hasard si le théologien qui édite ce texte du XIVe siècle, est un théologien libanais, alors qu'on sort à peine de la seconde guerre du Liban, avec ses répercussions sur les communautés chrétiennes dOrient? La disputatio a lieu au centre dune chrétienté assiégée. Or, aujourdhui, à nouveau, les minorités chrétiennes sont menacées par lislam en Palestine, au Liban, en Irak, et ailleurs. Il faut troisièmement remarquer quil sagit dun débat avec un Persan, et lon sait sur quel fond de menace nucléaire iranienne. Vous voyez lenchevêtrement des allusions. Mais lallusion la moins perceptible, et que, je crois, personne na remarquée, a trait au fait quil y a là, sous-jacente, une référence, non pas tant à lislam quau dialogue (cuménique) avec le christianisme orthodoxe, auquel le Pape fait appel en exhumant ce texte dun empereur byzantin qui était un éminent théologien orthodoxe. Celui-ci avait pris part, à Paris même, aux controverses théologiques sur le « Filioque », cest-à-dire sur le point qui divise les Églises dOccident et dOrient, au sujet de la place de la procession du Fils et du Saint Esprit au sein de la trinité divine. Or le discours de Ratisbonne précédait le voyage prévu du Pape en Turquie, où ce qui lui importe plus encore que toute relation avec la Turquie en tant quÉtat, cest la relation du Vatican avec léglise orthodoxe. Il faut se souvenir que cet empereur-théologien, Manuel II, était allé chercher à lépoque, sans la trouver, de laide en chrétienté romaine pour défendre Constantinople menacée par la guerre de conquête musulmane.
Aujourdhui, pour le Pape, il me semble quil sagit dune sorte de « Lafayette, nous voilà ! »
dun hommage tardif et rétroactif de lÉglise occidentale, qui est à son tour assiégée, à lÉglise byzantine, pour lui dire quaujourdhui elle lui « répond », notamment en reprenant largumentaire de Manuel II contre la violence religieuse.
H. K-L. : Qui était cet empereur byzantin, Manuel II Paléologue, dont personne navait entendu parler jusquici ?
R.L. : C'est un personnage intéressant. Un lettré, et non pas seulement un homme de pouvoir, il a écrit sur de nombreux sujets, comme la rhétorique ou loniromancie ; il a composé des « dialogues » fictifs (entre Tamerlan et Bajazet) ; il a contribué aux controverses théologiques entre les Églises occidentale et orthodoxe. Cest l'un des derniers empereurs byzantins, qui a fait appel aux occidentaux pour défendre Constantinople contre les Ottomans musulmans. Ce qui est extraordinaire, cest que ce Manuel II Paléologue était alors vassal des Turcs, et quil se trouvait prisonnier à la cour du Sultan Bajazet Ier lorsquil composa ces Entretiens avec un musulman. Il est piquant que Manuel ait pu se livrer à cette disputatio théologique à la cour même du Sultan, en 1391, sans risquer sa tête, et quaujourdhui, en 2006, on est lobjet de menaces lorsquon le cite à Regensburg !
H. K.-L : Cétait mieux à lépoque !
R.L. : On était alors en pleine guerre de conquête des armées turques musulmanes, on nen était pas à tenter déviter le « choc des civilisations », on était en plein dedans ! Et pourtant Manuel a pu avoir ses Entretiens et les rédiger chez le Sultan sans être inquiété, comme dans toutes les « disputes » religieuses au Moyen-Âge. On ne peut quêtre effaré par le recul des conditions du débat religieux aujourd'hui !
Une autre circonstance croustillante : Manuel II Paléologue s'est échappé de chez les Turcs et a effectué un voyage en Europe afin de mobiliser pour la défense de l'Empire chrétien byzantin. Il s'est exprimé en Sorbonne, et lironie suprême, cest quil a vu le roi de France pour lappeler au secours. Mais n'a obtenu qu'une aide médiocre
!
H. K-L. : (rires
) ça, ça na pas changé
R.L. : Est-ce là un rappel allusif du pape à la France traditionnel soutien des chrétientés dOrient dans le « triangle » entre Turquie, Europe chrétienne et France ? Dans un tel contexte dont les papes au XIVe siècle négligeaient de se préoccuper, au contraire du pape de ce début du XXIe siècle. Il y a des rebondissements, après que Manuel II se soit échappé de la cour du sultan Bajazet 1er pour chercher de laide en Europe, il y a eu la grande défaite et le massacre des Croisés, en 1396, à Nicopolis, qui ouvre aux Turcs les Balkans (et qui succède à la défaite serbe à Kossovo Polié, en 1389). Après cette première installation musulmane sur le continent européen, Constantinople sera ensuite prise et islamisée en 1453, quelques années après la résignation de Manuel II.
Dans le contexte du voyage du Pape en Turquie il y a donc dans ce Discours de Ratisbonne un rappel de la nécessité d'un dialogue entre Eglise catholique et Eglise orthodoxe. Le Pape y dit en quelque sorte en filigrane que « si on n'a pas pu vous défendre en 1421, on se retrouve dans la même situation aujourd'hui, avec les problèmes posés par le jihad pour toute lEurope ». Mais il faut donc comprendre que Benoît XVI fait référence à Manuel II Paléologue en tant quil a tenté d'élaborer une doctrine chrétienne orthodoxe mais que partage le pape latin -, un véritable argumentaire, face à la guerre de l'islam. Et il ne s'agit ni de guerre, ni de Croisade mais de discussion théologique.
H. K-L. : Revenons à la citation controversée
R.L. : Le passage litigieux qui a déclenché les foudres islamiques, la réplique de Paléologue, telle quelle est citée par le Pape, est le suivant :
« Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par lépée la foi quil prêchait ». Le problème est le statut de cette citation (tirée de 7ème Controverse des Entretiens, paragraphe 2 ac).
Une lecture non prévenue pourrait faire croire que ce quaffirme Paléologue et effectivement ce serait « abrupt » , cest que Mahomet na apporté que du mauvais et de linhumain (dont le fait de prêcher sa foi par lépée est le meilleur exemple). Et là, Paléologue, selon le Pape, répond quune telle violence est contraire à la nature de Dieu, car « Dieu naime pas le sang ». Voilà ce qui a été interprété comme une agression, réduisant lislam à « linhumain » et à la violence.
Certes, le Pape alléguera que ce nest pas lui qui le dit, et que ce nest quune citation. Pourtant, si ce qui semble ressortir dans cette citation, cest bien que Mahomet na apporté que de « linhumain et du mauvais », en réalité, lorsquon lit le texte de Paléologue et quon restitue le contexte de ce passage dans les Entretiens, on saperçoit que cette citation est isolée et tronquée. On peut faire le reproche au pape davoir coupé cette citation du passage qui la précède immédiatement, ce pourquoi elle a été mal comprise. La phrase ne commence pas, en réalité, par : « Montre-moi donc
». Je suis allé y regarder de plus près. En fait, dans la longue dispute entre Paléologue et le Persan, il faut suivre les différentes étapes dun dialogue argumenté. Dabord, le Persan fait lapologie de lislam avec largument classique de labrogation: la loi apportée par Mahomet, la dernière venue, est supérieure à la loi du Christ et à la loi de Moïse, cest-à-dire à la loi des chrétiens et à la loi des Juifs, car elle est parfaite et les parachève (et les abroge) toutes deux, en tant quelle représente un « juste milieu » entre linsuffisance de la loi de Moïse et lexcès de celle du Christ (une charité hors de portée des hommes). Ce à quoi Paléologue répond quen fait, dans la loi de Mahomet, il ny a rien doriginal. Ce nest quune répétition de ce que dit déjà Moïse. La loi de Dieu que prétend apporter Mahomet na pas doriginalité, puisquelle est postérieure à la loi antérieure de Moïse.
Cest donc une controverse dont la structure est bien connue qui tourne pour lessentiel autour de lantériorité de la promulgation de la loi de Moïse et dAbraham sur celle de Mahomet. Le plus ancien nest pas tributaire du plus récent, poursuit Paléologue, cest linverse, cest le plus récent qui est tributaire du plus ancien. Donc, du point de vue du chrétien Paléologue, Mahomet napporte rien de nouveau, rien qui nait déjà été dit par Moïse. Et cest là où senchaîne la partie de la citation du pape, par la conjonction « Car
». Une fois acquis le résultat de la comparaison, et cest là, là seulement, quarrive la citation litigieuse lempereur demande ce quil y a donc « en plus » dans la prédication de Mahomet par rapport à celle de Moïse, sinon le seul fait davoir le droit de la prêcher par le glaive. Cest la doctrine du djihad, la conversion forcée par la guerre. Pour Paléologue, cest la seule chose qui soit nouvelle par rapport à la loi de Moïse. Et cela, cela seulement, est inhumain et mauvais. Vous voyez la différence par rapport au sens apparent de la citation du Pape, coupée de son contexte ?
H. K-L. : Cela, cétait dans les Entretiens de Paléologue, mais le pape manque un morceau
R.L. : Oui, mais pourquoi ? Il y a un problème dans ce Discours du pape. Certes, il est en dialogue allusif avec lislam ; il est aussi en dialogue allusif avec les chrétiens orthodoxes, je viens de lexpliquer. Plus loin, il va parler de limportance de lhellénisme dans la tradition chrétienne, il va reprocher ensuite à la raison moderne davoir déshellénisé
Mais ce quil escamote, cest que cet argument de Paléologue concerne non pas tout ce qua apporté Mahomet, dans labsolu, mais ce que Mahomet a pu apporter, qui soit nouveau par rapport à la Loi de Moïse, cest-à-dire par rapport au judaïsme !
H. K-L. : Cela, il ne la pas retenu ? Pourquoi la-t-il occulté ?
R.L. : Eh non, dailleurs sa citation est une fausse phrase. Il ne sintéresse quincidemment à la place de lislam (et du judaïsme !) dans les Entretiens avec un musulman, et passe sous silence le fait que cette différence « mauvaise et inhumaine » ne surgit que dans lécart entre la loi antérieure de Moïse et la loi postérieure de Mahomet. Sa citation continue, en réalité, un passage précédent que le Pape a écarté. Je pense quil a voulu écarter la question, car ce qui lintéresse dans lénoncé de Paléologue, cest uniquement le rapport sous lequel il se rapporte au point, central pour lui, du rapport entre foi et raison, et non la comparaison que fait lempereur entre la loi de Mahomet et celle de Moïse ! Bref, il ne sagit pas, pour lempereur, de dire que tout ce qua dit ou fait Mahomet est mauvais, mais seulement quune fois retranché de la prédication de Mahomet ce qui nest quune répétition de ce qua déjà dit Moïse, la seule différence restante cest la conversion forcée par le glaive, la violence.
Ce nest donc pas Mahomet qui est « mauvais et inhumain » ! Ce qui est mauvais, cest seulement lidée de propager la Révélation par lépée : le jihad. Cest mauvais parce que cest impossible, car la loi de Dieu sadresse aux âmes (raisonnables) et non aux corps.
Larticulation conceptuelle essentielle est lincompatibilité entre la loi de Dieu et sa propagation par la force. Pourquoi le djihad est-il illégitime ? Et pourquoi, en général, ne peut-on pas chercher à « persuader » lautre, en matière religieuse, par la violence ?
La foi ne peut pas être propagée par la violence, parce quelle est le « fruit de lâme » et non du corps sur lequel sexerce la violence , or, lâme est raisonnable, elle demande à être convaincue et non pas vaincue. Confondre les âmes avec les corps, voilà ce qui est « inhumain ». Et cette violence est mauvaise parce quelle est incompatible avec la nature de Dieu, précisément parce quil y a un rapport entre lâme raisonnable de lhomme et Dieu. Ce qui exclut que lon considère Dieu comme une puissance transcendante, arbitraire et irrationnelle, infiniment éloignée de la raison humaine.
Maintenant, il faut bien comprendre comment cette citation de Paléologue sarticule à larchitecture du Discours de Ratisbonne : le Pape ne sappuie sur largument de Paléologue que pour développer plus généralement le problème théologique sous-jacent à tout « usage religieux » de la violence, non pas seulement relativement à lislam, mais de façon universelle. Autrement dit, la citation litigieuse nétait quune entrée en matière, en rien le centre du Discours.
H. K-L. : Qu'est-ce que le Pape a donc tenté d'établir ?
R.L. : Il s'agit du rapport entre foi et raison, cest-à-dire d'une réponse rationnelle à apporter au défi posé par le djihad, par la violence religieuse. L'empereur Paléologue, que rappelle le Pape, parle de « rapport entre religion et violence », et il insiste sur le fait que l'on ne peut vouloir « défendre sa foi par lépée ». Conception qui est incompatible avec la nature de Dieu qui « n'aime pas le sang ».
Benoît XVI insiste sur le caractère incontournable du rapport entre Dieu et la raison. Selon lui, lempereur Paléologue et cest lhommage quil lui rend , parce quil était « éduqué dans la philosophie grecque », défendait justement cette solidarité entre le christianisme et la raison. La raison est indissolublement intégrée, et cela dès la Bible juive, dans la tradition chrétienne. Benoît XVI va même jusquà évoquer une providence divine qui aurait coupé la route de lAsie à Saint Paul, lapôtre des Gentils lorsquil est parti prêcher le Christ, pour le pousser vers la Macédoine, vers la Grèce, de sorte que la relation entre le christianisme et la raison grecque naura guère été une rencontre hasardeuse, mais bien, suggère-t-il, une nécessité providentielle. Bref, la tradition judéo-chrétienne est inséparable de la raison. Et cest ici quintervient la question capitale du partage des théologies.
H. K-L. : Alors quelle est la controverse théologique de fond ?
R. L. : Relatant les analyses de Théodore Khoury, le Pape évoque alors, à ce point précis, lexistence dune tout autre théologie, une doctrine musulmane, dit-il, pour laquelle « Dieu est absolument transcendant, sa volonté nest liée à aucune catégorie, pas même celle de la raison ». Or, quelle est cette « doctrine musulmane » ? Et le pape de renvoyer, à ce propos, aux travaux de lislamologue Roger Arnaldez, qui a étudié ce théologien musulman extrêmement intéressant, dont il est ici question : Ibn Hazm, dont il faut parler. Ibn Hazm de Cordoue, qui vécut en Andalousie au XIe siècle, allait jusquà déclarer que « Dieu ne serait pas même engagé par sa propre parole et que rien ne lobligeait à nous révéler la vérité, si telle était Sa volonté, lhomme devrait pratiquer lidolâtrie ». Vous comprenez bien quil sagit là dun paradoxe. Si le Dieu du monothéisme peut aller jusquà exiger lidolâtrie, cela signifie que sa volonté est insondable et indiscutable, quelle peut être « absurde » selon les normes de notre raison et na pas de compte à rendre à la logique. Autrement dit, il y a une conception de Dieu je le répète, ici : elle est musulmane, car cest celle dIbn Hazm, mais elle nest pas propre à lislam selon laquelle Dieu est pure volonté, pure transcendance non liée à la vérité ni à la raison, source de Décrets arbitraires. Une telle volonté absolue, nétant pas contrainte par la raison, peut vouloir et exiger limpossible, la contradiction même. Un tel Dieu pourrait demander à lhomme de tuer en son nom, tout comme, dans certaines traditions chrétiennes, on pouvait faire la supposition que, par amour pour Dieu, lhomme pouvait vouloir se damner ! Ce qui est une contradiction manifeste, un paradoxe. Or, cette théologie de labsurde - dun Dieu qui nest pas lié par la raison, mais qui est pure volonté indéterminée et absolue - que Benoît XVI veut mettre en cause.
H. K-L. : Pourquoi le Pape accorde-t-il cette importance à lAndalou Ibn Hazm ?
R.L. : Parce que cest cette théologie qui est au fond du jihad islamique, cest celle qui est défendue par ce fameux Ibn Hazm (1). Voilà un personnage extraordinaire, et Benoît XVI ne lévoque pas vainement. Il a écrit un Traité du Jihad, dans lequel il détaille toutes les réglementations religieuses relatives aux cas pouvant se présenter dans la guerre contre les infidèles. À lépoque où lAndalousie, au XIe siècle, sombre dans la sédition et la division (fitna), et que souvre lère des taïfas (les royaumes séparés), Ibn Hazm, juriste, poète, philosophe, historien et grammairien légitimiste, fidèle au dernier calife omeyyade de Cordoue, lutte pour la restauration de ce dernier contre les « usurpateurs ». Sa fidélité envers le dernier calife omeyyade, califat arabe, est motivée par le fait que celui-ci est « plus proche » de lâge dor du Prophète et de larabité des origines, lorsque les Arabes étaient soudés. De là son exaltation de la langue arabe comme langue de la Révélation. Ibn Hazm associe ainsi étroitement son fondamentalisme intégriste (revenir à lislam pur du temps du Prophète) avec un arabisme originel. Après léchec du djihad en 1024, il se retire de la vie politique et rédige le Collier de la colombe sur lamour et les amants (Tawq), texte pour lequel il est resté le plus célèbre. Il est ainsi surtout connu comme philosophe et poète de lamour, qui a influencé toute la tradition de lamour courtois et des troubadours.
Mais la gamme de ses uvres est beaucoup plus étendue, et avant de se retirer, déçu, pour parler poétiquement damour, il fut un triple théoricien. Dabord du littéralisme le plus strict, lécole zâhirite, dont il fut le principal représentant (le zâhir signifie le « sens apparent », lexégèse de la lettre extérieure du Coran, lidée de sen tenir au sens littéral), hostile à toute interprétation allégorique ou métaphorique du texte : le Coran doit être accepté à la lettre, aucune lettre ne peut en être retranchée, et selon lui, celui qui doute ne serait-ce que dune seule lettre du Coran, est kafir, infidèle. Il fait ainsi de lislam un acte de soumission jusque dans la lecture du texte. En effet, puisque le Coran est totalement manifeste dans sa vérité, il ne peut contenir aucun « sens caché » ésotérique (bâtin) dont puisse se prévaloir une secte dinitiés comme le soufisme. Par son extériorisme (zâhirite), il nie toute possibilité dévolution du fiqh (le droit) : cest au début de lislam quéclate la vérité de la Loi, dans la lettre coranique, cest donc à ce début quil faut revenir. Par suite, Ibn Hazm est le théoricien du fondamentalisme le plus absolu : la Loi révélée à lEnvoyé de Dieu est éternelle ; elle est donc intangible et ne saurait sadapter aux circonstances historiques. Les fondamentalistes contemporains, au fond, se rattachent aux justifications herméneutiques dIbn Hazm qui fonde la lecture zâhirite daprès laquelle ce nest pas par hasard si le Coran a été dicté à Mahomet en arabe, parce que cest une langue de pure clarté. Il faut sen remettre à la clarté de la Révélation en arabe, en cultivant la grammaire de la langue arabe pour parvenir à une compréhension juste du sens apparent.
Ibn Hazm est, enfin, le théoricien du djihad compris comme guerre dinvasion et de conquête de lislam, qui, parce que sainte, doit être la plus intraitable, incessante, et cruelle (le musulman, en effet, ne doit pas considérer linfidèle comme son égal en humanité).
H. K-.L. : Quelle est sa doctrine de la guerre sainte ?
R.L. : Lorsquil exalte la guerre sainte, Ibn Hazm ne cherche en aucun cas à « spiritualiser » cette notion. Pour lui, le djihad, au sens très concret de guerre de conquête sur le Dar-el-Harb, est le sens suprême de lengagement à fond dans lobéissance à Dieu. Le service des armes étant lun des aspects du culte de Dieu, la guerre totale contre les infidèles sera donc un « service divin » obligatoire pour tout musulman. Ce nest pas une option, ou une nécessité imposée par les circonstances, cest une obligation du croyant, inhérente à sa foi. Toutes deux, lobéissance à la Loi et la soumission à la lettre, sont très naturellement sous-tendues par une théologie de la Toute-Puissance : aucune nécessité ne limite Dieu, lui qui « rend nécessaire le nécessaire et possible le possible » ; Dieu aurait pu, sIl lavait voulu, créer le contraire de ce quil a créé. Affirmations abruptes, commente Arnaldez, qui ont pour but de faire entendre quon doit prendre sa Parole à la lettre aussi arbitraire dût-elle sembler.
Reprise aujourdhui, une telle doctrine, « intégriste » du point de vue de lislam, est dans son principe contraire au droit naturel, au droit international moderne, aux droits de lhomme, et viole toutes les lois de la guerre, dans la mesure où, pour elle, linfidèle na aucun droit, tandis que le musulman a tous les droits. Cette « couverture » juridique asymétrique est aggravée par une gratification religieuse exceptionnelle du martyre sans même parler du caractère sensuel des réjouissances qui lui sont réservées dans lautre monde. Le théologien lui accorde le statut exorbitant davoir le même privilège que les Prophètes, qui est daccéder dès maintenant au Paradis, cest-à-dire, à la différence de toutes les autres âmes, sans avoir à connaître les terribles « interrogatoires de la tombe », ni, par conséquent, le délai dattente pour la Résurrection. Cette doctrine du djihad justifie lextermination, presque sans exception, de tous les infidèles, uniquement parce ce sont des « infidèles ». Car le principe de base de tout lislamisme de Hazm consiste justement à affirmer que la Loi de lislam ne vaut pas seulement pour les musulmans, mais quil ny a que la Loi musulmane qui compte. Même quand il sagit de non-musulmans. Et lon peut facilement voir que cest ce principe de non-symétrie, de non-réciprocité qui régit aujourdhui la « colère » de la « rue arabo-musulmane » à travers le monde.
Un autre aspect dIbn Hazm qui doit retenir notre attention, cest son antisémitisme (religieux) dune extrême violence. En lisant Arnaldez, on se rend compte, dabord, à quel point il était engagé dans la polémique antijuive et anti-chrétienne (dans son Histoire des religions, lAl-Fisal, puis dans son Épître contre Samuel Ibn Nagrila, un talmudiste et vizir juif du roi de Grenade). Par delà lélaboration des principes juridiques, herméneutiques et théologiques de lintolérance, Ibn Hazm a ceci de remarquable, davoir perfectionné le style littéraire de la « colère » musulmane et de son agressivité menaçante, celle qui anime la « rue » dont je viens de parler. Le style dun Céline islamique. Contre Samuel Ibn Nagrila, qui avait osé démarquer des contradictions du Coran, il se lance dans un flot dimprécations violentes contre la Torah : « cette fiction mensongère, cette calomnie, forgée de toutes pièces, quils appellent la Torah ». Dans sa fureur contre léminent homme de science juif, à propos duquel il ne supporte pas quun roi musulman ait confié les affaires publiques de son royaume à un dhimmi, Ibn Hazm semporte en terribles malédictions contre tout musulman vivant en bonne entente avec des Juifs : « Jai la solide espérance que Dieu sera dur contre ceux qui se rapprochent des Juifs et nexercent pas leur rigueur contre eux ».
Bref, si ce Hazm, un modèle de fanatisme, était vivant parmi nous aujourdhui, il faudrait tout de suite lenfermer à Guantanamo ! On peut certes, comme le Recteur Dalil Boubakeur, faire remarquer quIbn Hazm nest quun « auteur mineur » et non représentatif de lislam. Il nempêche que son profil très cohérent anticipe nettement lattitude et les conceptions des islamistes actuels, et montre une autre facette de lhistoire de lal-Andalous musulman du Xe siècle, assez corrosive par rapport à la vignette du « mythe andalou » de tolérance quon essaie de nous inculquer. Mais cest aussi passer à côté du motif pour lequel le pape évoque ce personnage. Benoît XVI, en effet, ne prétend nullement viser, à travers Ibn Hazm, une essence de lislam, mais plutôt le prototype dun certain type de théologie justifiant le djihad. Ce qui nest pas la même chose.
H. K-.H. : Comment Benoît XVI relie-t-il cette allusion à la théorie du djihad dIbn Hazm avec le reste de son propos théologique ?
R.L. : Dabord on remarque en effet, que dans son Discours de Ratisbonne, qui est dun remarquable équilibre, aussitôt après avoir évoqué Ibn Hazm, Benoît XVI va concéder quil y a aussi, du côté du christianisme, une semblable théologie du Dieu arbitraire : le scotisme. Ce nest pas par hasard sil introduit son paragraphe sur Duns Scot par la phrase suivante : « Pour être honnête, il convient de noter ici
». Après avoir fait allusion à une critique dune théologie volontariste dans lislam, celle dIbn Hazm, le Pape, « pour être honnête », en vient en effet à dénoncer une structure analogue dans lhistoire intellectuelle de la théologie chrétienne.
Il y a une théologie analogue de la « toute puissance » divine, dun Dieu qui est absolu, et par conséquent nest pas lié par la raison. Dans le scotisme, au-delà de la volonté de Dieu « instituée » dans la nature par les lois naturelles (potentia dei ordinata), il y a une potentia Dei absoluta, qui est la pure liberté de Dieu, et ce Dieu là est inaccessible, incompréhensible, totalement irrationnel, cest une pure volonté à laquelle on na pas accès, quon ne peut pas comprendre. Elle est loin de toute analogie et de toute relation avec les hommes. Cette théologie envisage donc un Dieu tellement séparé, tellement lointain, tellement « Autre » par rapport à lhomme, quil pourrait, sIl le voulait, lui commander le plus « absurde » : il pourrait commander de tuer notre prochain. Tout est suspendu à sa volonté arbitraire. Sil le voulait, il pourrait faire que ce qui est moral ne soit pas daimer son prochain, mais de le tuer. Il pourrait faire, sil le veut, que 2+2=5. Cet arbitraire divin était déjà dans la théologie zâhirite dIbn Hazm.
Ce quil importe de saisir, cest que dans la logique de cette théologie, on puisse justifier lexécution de ce quon croit être la volonté de Dieu, même si cette volonté est contraire à la raison et à la morale humaine. Que sont dautre les principes inhumains du jihad ? Leur inhumanité est fondée dans la prétention, justement, quils ne sont pas « humains », mais divins
Or, si lon est attentif à ce que dit Benoît XVI, au lieu de se fixer sur un extrait partiel et décontextualisé, cest que cette tendance, dont Ibn Hazm est le prototype, nest pas spécifique à lislam, mais existe également dans le christianisme.
À linverse de cet absolutisme, ce que le pape considère être la véritable théologie chrétienne, cest le rapport fondamental à la raison (le « logos » grec).
Voilà dailleurs aussi pourquoi, revenant à limportance de la raison grecque, il tire une conclusion inattendue de cet examen théologique dans une phrase peu remarquée sur le rapport du christianisme avec lEurope : « On ne peut sétonner que le christianisme a fini par trouver en Europe le lieu dune empreinte historique décisive ». Ce que cela signifie, cest que pour lui cest le christianisme nécessairement lié à la raison grecque qui a créé lEurope. Cette thèse est lourde de signification.
Cela veut dire dabord non seulement que lEurope est chrétienne dans son essence avec toutes les implications politiques quon peut tirer de cette thèse, notamment sur la construction européenne, la question de lentrée de la Turquie, etc. mais surtout cela veut dire aussi, et cest différent mais en découle logiquement, que le christianisme est européen ! Lidée que la providence a guidé les pas de Paul vers la Grèce est liée à celle que le christianisme ne pouvait pas apparaître sans relation interne, nécessaire, avec la raison grecque, et lEurope est bien le nom de cette relation. Voilà pourquoi Benoît XVI énonce que non seulement lEurope est chrétienne, mais aussi que le christianisme est européen
Les conséquences nen sont pas triviales.
H. K-L. Mais il y a quand même lAmérique du Sud, lAfrique, lEurope, ce nest que le berceau
R.L. : Non, ce nest pas une question de berceau. Dire que le christianisme est européen nest pas indifférent. Car il ne faut pas croire que le problème de lislam soit le seul problème qui préoccupe Benoît XVI. Son Discours de Ratisbonne ne concerne pas seulement la question interreligieuse (avec lislam), mais également ce qui ne sy superpose pas tout à fait le problème interculturel. Il ny a pas que les musulmans au monde. Il sagit, pour lÉglise, du rapport avec les autres cultures non européennes, lévangélisation dans ces autres cultures. Cest pour cela quil doit répondre à la question : est-ce que le christianisme est européen ou universel ? Il y a un double débat à vrai dire. Disons que cest la question du véritable héritage chrétien : pourra-t-on « inculturer » le christianisme dans les cultures non européennes en reprenant et en imposant tout lhéritage de ce christianisme européen ? Où bien y a-t-il un noyau du christianisme quon peut débarrasser de lhéritage européen inutile du strict point de vue de la religion chrétienne (la philosophie grecque, la patristique imprégnée de philosophie grecque) ? Une tendance dans lÉglise dit quil ny a pas de raison dimposer cet héritage de la théologie européenne aux peuples nappartenant pas à la culture européenne. Benoît XVI refuse cette perspective, pour lui le christianisme est fondamentalement européen, et dans lévangélisation, cest tout cet héritage quil faut leur apporter, y compris donc la « raison grecque »
Mais ce quil ne dit pas là encore, par rapport au judaïsme cest quen réalité, lenjeu nest pas seulement la perte du logos grec. Il y a, au sein de lÉglise catholique, dautres tendances néo-marcionites selon lesquelles le christianisme quil faut transmettre aux peuples de culture étrangère à la tradition judéo-chrétienne de lEurope, doit être un christianisme surtout débarrassé de son ancrage dans la Bible juive, parce que, dans une perspective universaliste, il ny a aucune raison de privilégier la filiation à ce peuple particulier quest le peuple juif. Le Christ aurait pu naître bantou ou chinois, quil soit né juif est un fait historique contingent. Un christianisme vraiment universel confronté à luniversalité de lislam doit se délester de la particularité historique de la Révélation inscrite dans le sillage judéo-chrétien. Tel est le point de vue néo-marcionite, qui, en un sens, est universaliste par « abrogation », comme lislam dont il se rapproche.
Or ce qui me frappe, et jen ai déjà fait la remarque à propos de la citation tronquée, cest que Benoît XVI, sil insiste sur le fait quil ne faut pas « dés-helléniser », ne parle pas du tout de lautre versant à mon sens aussi important dans la déchristianisation de lEurope de dé-judaïsation. De cela, il ne dit mot, il axe tout son Discours, de façon unilatérale, sur la seule dés-hellénisation et la nécessité de rester ancrés dans la raison grecque. En tout cas, cest fondamental par rapport à lEurope, parce que là, il me semble quil y a une déclaration sur la question européenne qui est nouvelle, et qui est beaucoup plus claire et plus formalisée théologiquement que le discours que Wojtyla (Jean-Paul II) pouvait avoir sur cette question.
H. K-L. : Sur la question européenne, mais il me semble que Jean-Paul II parlait beaucoup plus des racines juives, non ?
R.L. : Lui aussi parle des racines juives. Mais, dans ce Discours, il insiste sur le phénomène de la « déshellénisation », sans rien dire de la déjudaïsation du christianisme. Je ne fais que le constater
H. K-L. : Jimagine que cest voulu ?
R.L. : Oui, enfin je ne sais pas
Peut-être considère-t-il que ce nest pas le point important aujourdhui
Vous savez, il ne faut pas oublier que dans lhistoire du christianisme allemand, notamment sous Hitler, on a essayé de fabriquer un christianisme purement « aryen ». Or, voilà un pape allemand. Une partie du clergé catholique allemand tentait de développer une théologie chrétienne « aryenne », cest-à-dire, justement, purement grecque et déjudaïsée. On connaît limportance de la « nostalgie de la Grèce » dans lesprit allemand. Je reste simplement attentif, car insister tellement sur le caractère « hellénique » du christianisme, cest, certes, très intéressant quand on suit largumentation du pape, mais je me méfie de la continuité avec cette tradition pour laquelle le christianisme est fondamentalement hellénique. Enfin, Benoît XVI ne dit explicitement rien de tel, naturellement, mais il faut rester vigilant.
H. K-L. : Quelles alternatives y a-t-il, aujourd'hui, face à la violence islamique ? Notamment, sur fond de l'affaire Redeker, ou l'interdiction dexprimer ses pensées dès lors qu'il s'agit de l'islam, y compris en Europe.
R.L. : Vous savez, toutes les difficultés quon éprouve dans le problème du rapport entre lislam et le djihad, viennent de ce que ce problème est typiquement de ceux quon ne peut résoudre de façon linéaire. On est dans une contradiction.
D'un côté, les uns vont vous dire quil faut rigoureusement distinguer « l'islamisme » radical, politique, terroriste - qui n'aurait strictement rien à voir avec l'islam vrai, lequel est une religion de paix, Allah étant « clément et miséricordieux ». Bref, quil faut éviter « lamalgame » et que « lislamisme » nest quune perversion (ou une maladie) minoritaire de lislam authentique auquel adhère limmense majorité paisible des musulmans. Ils ajoutent quen amalgamant le terrorisme avec lislam (par exemple en représentant le Prophète avec une bombe dans le turban comme dans la caricature danoise), on stigmatise tous les musulmans, ce qui est une insulte faite à leur foi et une injustice.
D'un autre côté, dautres vous diront quune telle distinction est simpliste, quon ne peut séparer l'islamisme de l'islam. Dabord parce que cest bien lislam et lui seul qui pratique le terrorisme djihadiste, celui-ci nétant pas le fait des bouddhistes ou des Inuits. Ce sont des musulmans, personne dautre, qui justifient leur violence par le « sacrifice » au nom dAllah, et cest au nom de lislam et à limitation de la geste du Prophète quils agissent ; rien ne sert de faire mine de ne pas le voir : cest tellement manifeste ! Et dailleurs, ils peuvent légitimement sappuyer sur le texte du Coran qui contient, de facto, nombre de justifications de la guerre de religion, pour donner un fondement littéral à leurs meurtres, à leurs massacres, à leur terrorisme à travers le monde. Autrement dit, pour un point de vue radical et sans détour, le ver est dans le fruit dès lorigine. Et de senvoyer des « preuves » à la figure : tels ou tels versets du Coran devenus célèbres. Cest donc lislam lui-même, plaide cet autre point de vue, qui, dès son texte sacré, est source de violence et de haine. Même Henri Tincq, dans Le Monde, avoue que, certes, « cest douloureux », mais que ces « germes de violence » sont bien dans le Coran lui-même. On ajoutera que vouloir à tout prix distinguer « islam » et « islamisme » nest quune manuvre pour maquiller le danger dune violence qui est un invariant transhistorique de lislam depuis lorigine, et que lhistoire ne dément pas, aujourdhui encore moins que dans le passé. Voilà donc les deux thèses qui saffrontent.
Ce quécrit, par ailleurs, quelquun comme Robert Redeker à savoir que lhomme Mahomet a été « un chef de guerre, pillard, massacreur de Juifs et polygame » -, bien quil se rattache plutôt au second point de vue, est encore dune autre veine. Cela a été dit tout au long du XVIIIe siècle, et cest justement pour avoir dit cela, entre autres, quon appelle ce siècle celui des Lumières. Voltaire l'a dit et on a même dit encore pire que cela : que [Mahomet] était un imposteur analphabète, qui a plagié les Écritures juives et chrétiennes et qui a répandu sa foi par les rapines et des guerres sanglantes, un fourbe dune cruauté insondable, qui ne respectait pas ses serments (vis-à-vis des Mecquois ou des Juifs de Médine, la tribu juive des Banu Qoraydza [Bnaï Koresh], quil a fait atrocement massacrer jusquau dernier), un prodigue en « révélations » spéciales lui permettant de sattribuer personnellement des parts régaliennes de butin, un assassin des poètes, un pervers qui a épousé dabord une enfant (Aïcha), puis, la femme de son propre fils adoptif (Zaïnab), et a justifié cela, après-coup, en prétendant que cétait un ordre révélé de Dieu, etc. Mais tout cela est de notoriété publique, Redeker na rien écrit de nouveau ! Cela se trouve dans nimporte quelle biographie de Mahomet disponible dans toutes les librairies et bibliothèques ! La liste est longue des forfaits bien connus, enrobés dans la geste héroïque et prophétique, qui font un contraste saisissant avec la sainteté des vies de Jésus, dans les Évangiles, ou de Moïse, dans la Torah. Il y a ainsi toute une polémique biographique anti-mahométane, visant surtout Mahomet à Médine, qui essentialise le « fanatisme » musulman dans la personnalité historique du Prophète veine qui ne tient pas compte du fait que, contrairement au christianisme ou aux Lumières, la logique de lislam refuse une rationalité purement historique, du type de celle sur laquelle se fonde cette polémique contre le Prophète.
H. K-L. : Alors comment sortir de lantinomie ? L'islamisme est-il seulement une perversion de lislam, contraire à son vrai message ? Ou bien le ver était-il dans le fruit, dès lorigine ?











