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Pour le journaliste A. Lacroix, "l'antisémitisme redevient de gauche" : A lire
"Que lon soit daccord ou non sur la place quil accorde à lantisémitisme comme fondement de lidéologie de la gauche progressiste (et accessoirement sur la définition quil donne du sionisme), ce livre est à lire absolument et son appel mérite pour le moins que lon ouvre le débat." Telle est la conclusion de la brève, mais remarquable présentation, que fait, dune plume alerte, Anne Lifshitz Krams, du livre dA. Lacroix. Quand on la lue, on a envie acheter le livre. Après ce texte, on peut lire un court billet laudateur de louvrage, rédigé fin octobre par Pascal Bruckner. Lui aussi a aimé ce livre. Et cest une référence. (Menahem Macina).
19/12/05
Le socialisme des imbéciles: Quand l'antisémitisme redevient de gauche
La Table Ronde, Paris, 31 octobre 2005, 152 pages, 16 euros
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Ignoré parmi les livres de la rentrée par bon nombre des critiques littéraires des grands médias, lessai du journaliste du Figaro - en forme de rappel et dappel à la gauche - apporte pourtant une réflexion indispensable sur les messages antisémites qui sont selon lui au fondement de la gauche progressiste.
« La gauche hexagonale » écrit Alexis Lacroix « se débat avec un mal quelle a bien connu jusquà laffaire Dreyfus [
] La haine des Juifs navait jamais cessé, dès le deuxième tiers du XIXe siècle dêtre moderne selon la constante même de la passion antijuive, puisque, de quelque déguisement quon laccoutre, cette religion séculière apparaît toujours « dans le coup » renvoyant ses adversaires aux affres du conservatisme ».
Le virus, affirme-t-il, revient aujourdhui à la faveur du conflit israélo-palestinien. Toute critique dIsraël nest pas antisioniste, reconnaît lauteur, « Mais est-il bien sérieux sous prétexte de lutter contre le communautarisme », de tancer ceux des Juifs qui [
] décèlent, derrière la condamnation de lEtat juif, celle, tout simplement, des Juifs ? ». Voyant derrière cette diabolisation la marque de lextrême gauche révolutionnaire qui « compromet » (et même contamine) lensemble de la gauche, il réclame le « droit dinventaire ». Et cest à cet inventaire quil se livre.
Les faits dabord. Dans une première partie lauteur fait la genèse de « La réprobation des Juifs ». Il rappelle opportunément que la gauche française, y compris communiste, na pas toujours été contre Israël, dont elle était même en début 1948 lun des plus fervent supporters. Cétait avant la volte-face de Staline dès la fin de cette même année. Staline, dit-il, revenait ainsi « à des positions classiquement marxistes-léninistes, en contestant toute légitimité au dessein dune auto-émancipation du peuple juif ». Dès ce moment on assistait à une campagne de délégitimation non seulement dIsraël, mais de « la corporation sioniste internationale », délégitimation reprise par surenchère par lextrême gauche trotskiste alliée, depuis son passage dans les camps palestiniens, au « camp socialiste arabe nourri de prose hitlérienne et déguisé en lutte anti-impérialiste ».
Avec une empathie rare, Alexis Lacroix décrit le désarroi des Juifs confrontés depuis lautomne 2000 à un « déni de loffense » antisémite. « Les Juifs ont mal à la France [ ] Les Juifs ne se sont plus sentis à labri dun abandon massif et radical [ ] Nombre de leurs compatriotes, au lieu de leur témoigner solidarité et sympathie, ont accablé les Juifs de leçons de morale ». Cest une méthodologie bien rodée de lextrême gauche quil nous décrit : « Une sorte de révision plus subtile [ ] On nie dabord la violence afin de la légitimer en la banalisant. On relativise ensuite la violence afin de lisoler en la contextualisant. On accuse enfin ceux qui en sont les victimes den être, en dernier ressort, les ultimes responsables ». Les exemples de cette méthode « Robespierriste » ne manquent pas. Selon A. Lacroix, lhebdomadaire Politis qui « fonctionne comme une tour de contrôle bourdivine [allusion au sociologue Bourdieu] du paysage intellectuel et médiatique », est le représentant parfait de cette pensée. Cest au nom de la sacro-sainte « liberté dexpression » que sont fustigées les tentatives de dénoncer lantisémitisme. Dans le même temps, il observe avec Pierre Birnbaum la montée dune « ethnicisation du politique » dont il voit une preuve dans lisolement de François Zimeray.
Pour Alexis Lacroix, il ny a pas de doute, depuis Durban, « la haine anti-israélienne affichée par de larges secteurs de lopinion européenne nest pas une sanction ou une riposte à légard de Jérusalem, elle procède, bien au contraire, dune condamnation sans appel de lEtat juif comme tel [ ] Depuis quelques années, la fulmination antisioniste a viré à lidée fixe, et cest autour de son axe insensé que tournoient les nouvelles configurations barbares ». La « criminalisation dIsraël » est en passe de devenir « un code culturel ».
Les idées ensuite. Selon lauteur, la division entre les sionistes socialistes et leurs camarades socialistes européens était avant tout due à une différence « dagenda » : les sionistes étaient moins animés par le désir « dune humanité sans contradiction » que par celui de stopper « le processus de dilution identitaire entamé avec lémancipation ». Le sionisme serait en contradiction avec le dogme hégélien.
Le virus, affirme-t-il, revient aujourdhui à la faveur du conflit israélo-palestinien. Toute critique dIsraël nest pas antisioniste, reconnaît lauteur, « Mais est-il bien sérieux sous prétexte de lutter contre le communautarisme », de tancer ceux des Juifs qui [
] décèlent, derrière la condamnation de lEtat juif, celle, tout simplement, des Juifs ? ». Voyant derrière cette diabolisation la marque de lextrême gauche révolutionnaire qui « compromet » (et même contamine) lensemble de la gauche, il réclame le « droit dinventaire ». Et cest à cet inventaire quil se livre. Les faits dabord. Dans une première partie lauteur fait la genèse de « La réprobation des Juifs ». Il rappelle opportunément que la gauche française, y compris communiste, na pas toujours été contre Israël, dont elle était même en début 1948 lun des plus fervent supporters. Cétait avant la volte-face de Staline dès la fin de cette même année. Staline, dit-il, revenait ainsi « à des positions classiquement marxistes-léninistes, en contestant toute légitimité au dessein dune auto-émancipation du peuple juif ». Dès ce moment on assistait à une campagne de délégitimation non seulement dIsraël, mais de « la corporation sioniste internationale », délégitimation reprise par surenchère par lextrême gauche trotskiste alliée, depuis son passage dans les camps palestiniens, au « camp socialiste arabe nourri de prose hitlérienne et déguisé en lutte anti-impérialiste ».
Avec une empathie rare, Alexis Lacroix décrit le désarroi des Juifs confrontés depuis lautomne 2000 à un « déni de loffense » antisémite. « Les Juifs ont mal à la France [ ] Les Juifs ne se sont plus sentis à labri dun abandon massif et radical [ ] Nombre de leurs compatriotes, au lieu de leur témoigner solidarité et sympathie, ont accablé les Juifs de leçons de morale ». Cest une méthodologie bien rodée de lextrême gauche quil nous décrit : « Une sorte de révision plus subtile [ ] On nie dabord la violence afin de la légitimer en la banalisant. On relativise ensuite la violence afin de lisoler en la contextualisant. On accuse enfin ceux qui en sont les victimes den être, en dernier ressort, les ultimes responsables ». Les exemples de cette méthode « Robespierriste » ne manquent pas. Selon A. Lacroix, lhebdomadaire Politis qui « fonctionne comme une tour de contrôle bourdivine [allusion au sociologue Bourdieu] du paysage intellectuel et médiatique », est le représentant parfait de cette pensée. Cest au nom de la sacro-sainte « liberté dexpression » que sont fustigées les tentatives de dénoncer lantisémitisme. Dans le même temps, il observe avec Pierre Birnbaum la montée dune « ethnicisation du politique » dont il voit une preuve dans lisolement de François Zimeray.
Pour Alexis Lacroix, il ny a pas de doute, depuis Durban, « la haine anti-israélienne affichée par de larges secteurs de lopinion européenne nest pas une sanction ou une riposte à légard de Jérusalem, elle procède, bien au contraire, dune condamnation sans appel de lEtat juif comme tel [ ] Depuis quelques années, la fulmination antisioniste a viré à lidée fixe, et cest autour de son axe insensé que tournoient les nouvelles configurations barbares ». La « criminalisation dIsraël » est en passe de devenir « un code culturel ».
Les idées ensuite. Selon lauteur, la division entre les sionistes socialistes et leurs camarades socialistes européens était avant tout due à une différence « dagenda » : les sionistes étaient moins animés par le désir « dune humanité sans contradiction » que par celui de stopper « le processus de dilution identitaire entamé avec lémancipation ». Le sionisme serait en contradiction avec le dogme hégélien.
Tout commence dit-il avec « La question juive » et son affirmation selon laquelle « le judaïsme ne pouvait créer de monde nouveau ». Quand Bruno Bauer, nous dit-il, « en bon disciple de Hegel, croit trouver le secret du Juif dans sa religion. Marx lui rétorque : « Cherchons le secret de sa religion dans le Juif réel ». Pour Alexis Lacroix, il ne fait pas de doute : « Lidentification de la Révolution au renversement du judaïsme nest hélas, pas un trait conjoncturel, mais une séquence décisive et structurelle de la pensée marxiste ». Après leffondrement du communisme, que demeure-t-il du marxisme quand on [en] a ôté la croyance en la révolution ? Il reste le manichéisme et finalement lantisémitisme. Deux gauches saffrontent : dun côté une gauche antitotalitaire, de lautre, celle qui « invoque à nouveau les mânes de Robespierre, de Hegel et du Marx de la question juive. Comme il avait existé deux dreyfusismes. »
La position de la gauche dans laffaire Dreyfus est révélatrice dun « anticapitalisme structuré comme une pensée magique, qui porta les champions de lémancipation sociale aux frontières du délire raciste ». Lauteur évoque le peu dempressement de la gauche à sengager « dans cette lutte entre deux factions de la classe dirigeante » quétait, à leurs yeux, cette affaire : un « grand bourgeois » ne pouvait pas être victime de lerreur judiciaire dun tribunal. Ce nest pas « à cause de », mais contre ses propres convictions et contre son camp que Jaurès a fini par sengager aux côtés dEmile Zola et de Bernard Lazare ; sans pour autant se défaire de ses propres a priori anti-juifs selon lesquels « luvre de salubrité socialiste culmine dans lextirpation de lêtre juif ». « Ce retard ne sexpliqua pas autrement que par la crainte de récuser une ontologie de la souffrance qui érige les victimes les plus déshéritées du monde moderne, dirait Péguy, en agents de la révolution ».
Alexis Lacroix sinsurge contre « lamnésie française » et en particulier contre le « forcing » de Lionel Jospin, qui consiste à mettre les socialistes dans le « camp du bien » à travers une vision déformée de lAffaire Dreyfus. « Au contraire, les retournements de Jean Jaurès et de Bernard Lazare placent la gauche face à la nécessité impérative de son propre aggiornamento [ ] A moins de renoncer à la part antisémite de ses fondations, le socialisme français se condamne en effet à être toujours plus gagné par le « socialisme des imbéciles », dissimulateur dans son principe, délétère dans ses effets. Or, ce renoncement équivaudrait à une authentique conversion du cur [ ] Une partie de la gauche est en passe de voler à la droite la plus extrême son lexique, ses codes, ses réflexes. Et ces emprunts rhétoriques relèvent, hélas, dune très longue histoire, dune plus ancienne mémoire. Contre le vertige de la haine, il ny a guère dautre issue que la clarification [ ] La gauche démocratique et libérale est sans doute appelée à sortir à son tour de lambiguïté qui préside à ses relations avec cette gauche, autre, que son antisémitisme incline à la faute totalitaire ».
Que lon soit daccord ou non sur la place quil accorde à lantisémitisme comme fondement de lidéologie de la gauche progressiste (et accessoirement sur la définition quil donne du sionisme), ce livre est à lire absolument et son appel mérite pour le moins que lon ouvre le débat.
Anne Lifshitz Krams
La position de la gauche dans laffaire Dreyfus est révélatrice dun « anticapitalisme structuré comme une pensée magique, qui porta les champions de lémancipation sociale aux frontières du délire raciste ». Lauteur évoque le peu dempressement de la gauche à sengager « dans cette lutte entre deux factions de la classe dirigeante » quétait, à leurs yeux, cette affaire : un « grand bourgeois » ne pouvait pas être victime de lerreur judiciaire dun tribunal. Ce nest pas « à cause de », mais contre ses propres convictions et contre son camp que Jaurès a fini par sengager aux côtés dEmile Zola et de Bernard Lazare ; sans pour autant se défaire de ses propres a priori anti-juifs selon lesquels « luvre de salubrité socialiste culmine dans lextirpation de lêtre juif ». « Ce retard ne sexpliqua pas autrement que par la crainte de récuser une ontologie de la souffrance qui érige les victimes les plus déshéritées du monde moderne, dirait Péguy, en agents de la révolution ».
Alexis Lacroix sinsurge contre « lamnésie française » et en particulier contre le « forcing » de Lionel Jospin, qui consiste à mettre les socialistes dans le « camp du bien » à travers une vision déformée de lAffaire Dreyfus. « Au contraire, les retournements de Jean Jaurès et de Bernard Lazare placent la gauche face à la nécessité impérative de son propre aggiornamento [ ] A moins de renoncer à la part antisémite de ses fondations, le socialisme français se condamne en effet à être toujours plus gagné par le « socialisme des imbéciles », dissimulateur dans son principe, délétère dans ses effets. Or, ce renoncement équivaudrait à une authentique conversion du cur [ ] Une partie de la gauche est en passe de voler à la droite la plus extrême son lexique, ses codes, ses réflexes. Et ces emprunts rhétoriques relèvent, hélas, dune très longue histoire, dune plus ancienne mémoire. Contre le vertige de la haine, il ny a guère dautre issue que la clarification [ ] La gauche démocratique et libérale est sans doute appelée à sortir à son tour de lambiguïté qui préside à ses relations avec cette gauche, autre, que son antisémitisme incline à la faute totalitaire ».
Que lon soit daccord ou non sur la place quil accorde à lantisémitisme comme fondement de lidéologie de la gauche progressiste (et accessoirement sur la définition quil donne du sionisme), ce livre est à lire absolument et son appel mérite pour le moins que lon ouvre le débat.
Anne Lifshitz Krams
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Un essai d'Alexis Lacroix, La gauche, antisémite ? Pascal Bruckner
Dans Libération, jeudi 27 octobre 2005
Dans Libération, jeudi 27 octobre 2005
« Le socialisme des imbéciles » : le social-démocrate Bebel stigmatisait ainsi la judéophobie du camp progressiste, dès le XIXe siècle. En reprenant sa formule, dans un essai brillant, Alexis Lacroix frappe dans la plaie et interpelle la gauche française actuelle en linvitant à rompre avec la « part antisémite » de ses origines. Cest que les fondateurs, de Fourier à Proudhon en passant par Marx, ont toujours tenu les fils de la Torah pour coupables davoir inventé le capitalisme, cest-à-dire le Mal. Le juif ayant partie liée avec largent, la fin de la question juive et de linjustice sociale seront simultanées. Puisque le juif perturbe la marche de lhistoire universelle, cest de son effacement en tant que peuple que dépendra lémancipation de lhumanité.
Laffaire Dreyfus fut emblématique de cette ambiguïté : lorsque Lionel Jospin, à loccasion du 100e anniversaire de la publication du « Jaccuse » de Zola, sexclame, à lAssemblée, que la gauche fut dreyfusarde au contraire de la droite, il commet une grosse bévue historique. Des années durant, lultragauche lança ses foudres contre ce « youtre alsacien » (Emile Pouget), qui avait le double tort dappartenir à la bourgeoisie et à larmée : Dreyfus était coupable, on le déduisait de son statut social. Le vieil anathème a pour nom, aujourdhui, Israël, et donne un sang nouveau à une hostilité travestie en discours généreux. En faisant du sionisme un fascisme, lultragauche renoue avec cette tradition et exerce sur la gauche démocratique un chantage à laquelle celle-ci ne sait pas toujours résister. Le virus de lantisémitisme a muté : « La gauche en France ne devient pas antisémite. Elle le redevient, aujourdhui, à ses marges, demain peut-être en son cur. »
En réclamant un droit dinventaire, Alexis Lacroix fera grincer bien des dents : tout progressiste éclairé ne peut que len remercier.
Pascal Bruckner
© Libération
Mis en ligne le 18 décembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org











