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Soldats-reporters et journalistes-combattants à la conquête des opinions publiques, L. Monnerat
Les conflits contemporains nous confrontent à un rapprochement dangereux entre ces rôles distincts que sont la coercition armée et l’information du public. Avec le risque de subir des violences encore plus déstructurées. Un article séminal.
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Texte emprunté au site CheckPoint-Online
 

Les conflits armés de notre époque ne se déroulent plus dans les mêmes espaces qu’aux siècles derniers. Le champ de bataille était jadis le point d’application de toutes les forces, le lieu où se décidait le sort des nations à travers leurs armées ; mais cet idéal militaire a été progressivement périmé par l’évolution technologique et son impact sur les êtres humains. D’une part, la révolution industrielle a introduit la production de masse et englobé l’économie de guerre dans les équations stratégiques, faisant ainsi du citoyen un rouage dans la production de puissance, susceptible d’être attaqué et anéanti. D’autre part, la révolution numérique a généré l’information de masse et intégré les opinions publiques aux décisions stratégiques, faisant ainsi du citoyen un rouage dans l’emploi de la puissance, susceptible d’être influencé et persuadé. Le combat n’est plus qu’un aspect des conflits.


«... La prolifération des soldats-reporters et des journalistes-combattants
menace de déconsidérer toute information transmise au public,
de noyer les faits dans le détail et la fiction. »


Une confusion des rôles dommageable

Les armées nationales ont mis du temps avant de cerner cet élargissement des champs de bataille aux sociétés toutes entières. Les échecs successifs de la France en Algérie, des Etats-Unis au Vietnam, de l’Union Soviétique en Afghanistan ou d’Israël au Liban sont largement imputables à une focalisation sur le succès militaire, sur la destruction des forces, au lieu d’une victoire politique et sociétale. Dans les conflits armés contemporains, il ne s’agit plus de vaincre les armées ennemies et de conquérir ou défendre le territoire, mais bien de vaincre les idées ennemies et de conquérir ou protéger les esprits. De nouveaux espaces conflictuels, comme l’infosphère et le cyberespace, se sont ouverts en marge du domaine physique. De nouveaux acteurs, comme les médias et les ONG, se sont lancés dans la lutte. Et les rôles traditionnels se rapprochent au point de se confondre.

Le premier aspect du phénomène réside dans la multiplication exponentielle des contenus médiatiques produits par les armées, et ceci indépendamment de leur hiérarchie. La plupart des militaires occidentaux en mission à l’étranger emmènent leur téléphone portable, possèdent un appareil photo numérique et disposent d’un accès à Internet. Ils téléphonent ou écrivent à leur famille pour décrire leur quotidien, mais envoient également des photos prises par leurs soins ou partagées par leurs camarades, et de plus en plus souvent mettent textes et images sur le réseau via un weblog. Les autorités militaires peuvent tout au plus exercer un contrôle a posteriori pour éviter la violation des règles de sécurité : la technologie fournit aux soldats individuels une liberté d’expression sans précédent. Et donc la possibilité de l’utiliser pour transmettre des messages précis.

En Irak, une grande partie des soldats américains sont scandalisés par la couverture médiatique, notamment à domicile, de l’opération Iraqi Freedom. Ils considèrent que la focalisation sur les attentats et les violences déforme la réalité du pays, et surtout exclut leur point de vue et l’essentiel de leur action. Du coup, ils en sont venus de manière spontanée et dispersée à raconter leur histoire, à décrire leur quotidien, à montrer la normalité d’une existence où les attaques sont rares et où la population leur réserve souvent un bon accueil. Les « milblogs » se comptent aujourd’hui par centaines, et plusieurs d’entre eux reçoivent des milliers de visiteurs chaque jour. L’intérêt de leurs témoignages réside dans le fait que leurs auteurs ont l’immense avantage d’être idéalement placés pour décrire les activités des contingents militaires. Tout en étant juges et parties, impliqués par l’émotion et la mission dans les événements décrits.

Cet avènement des soldats-reporters est encore plus frappant lorsque l’on considère l’usage des supports audio-visuels. Il est devenu fréquent que des militaires individuels prennent des photos ou tournent des vidéos en cours de mission ; durant la seconde bataille de Falloujah, une compagnie de chars de l’US Army a ainsi rassemblé les images tournées par ses membres et monté un clip vidéo saisissant de 6 minutes, qui montre parfaitement le déroulement des combats – du seul point de vue américain. De tels produits sont librement disponibles sur Internet, et le progrès technologique est en passe de leur conférer une qualité professionnelle. En d’autres termes, de concurrencer les professionnels de l’information en utilisant des outils similaires, et même de contester leur influence sur les opinions publiques.

Le deuxième aspect du phénomène réside en effet dans le militantisme flagrant de nombreux journalistes dépêchés sur les théâtres d’opérations militaires, et tout spécialement en Irak. Cette dérive date de l’époque du Vietnam, lorsque les rédactions ont découvert le pouvoir que les technologies de la communication leur donnaient, et l’ont parfois utilisé à des fins politiques ; plusieurs reporters de guerre, comme le Français Jean Lacouture, ont reconnu par la suite avoir davantage travaillé dans un sens militant que journalistique, et occulté certaines réalités déplaisantes du Nord-Vietnam pour accorder les comptes-rendus à leurs convictions. L’opinion antiguerre généralisée des reporters au Vietnam a été largement documentée, notamment par Peter Breastrup dans Big Story, ainsi que son effet sur la couverture médiatique. Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est que la multiplication des sources d’information facilite la détection de telles distorsions.

La journaliste italienne Giuliana Sgrena en est un exemple. Elle s’est rendue en Irak pour « prendre le parti du peuple irakien opprimé » et en tant « qu’ennemie de l’Amérique », selon ses propres déclarations rendues publiques par un reporter hollandais. Pourtant, ses accusations apocalyptiques contre les forces armées US – largage de bombes au napalm sur des civils, torture et viols systématiques dans les rafles, ou encore massacre planifié à Falloujah – n’ont pas empêché ses propos d’être régulièrement repris dans la presse occidentale. Autre exemple : la correspondante de la BBC à Jérusalem, Orla Guerin. Rendue célèbre pour avoir fondu en larmes lors du dernier voyage de Yasser Arafat, elle pratique une ligne éditoriale pro-palestienne qui l’amène régulièrement à des distorsions majeures ; récemment, elle a ainsi déclaré qu’un projet immobilier à Jérusalem provoquerait la séparation de la Cisjordanie en deux parties, alors que les cartes démontrent précisément l’inverse. Sans qu’un correctif ne soit émis.

Ces entorses à la déontologie peuvent sembler anecdotiques. Elles sont pourtant révélatrices d’une tendance alarmante : sur plusieurs conflits majeurs de notre époque, une frange de reporters professionnels tentent délibérément d’influencer les perceptions du public en occultant ou en déformant la réalité. Ils deviennent ainsi des journalistes-combattants, des soldats de la persuasion, des belligérants de l’infosphère qui pèsent de tout leur poids sur l’issue du conflit. Entre les reporters intégrés aux unités militaires et ceux qui les combattent par le verbe et l’image, la place pour l’objectivité et la neutralité se réduit dangereusement. En poursuivant sur cette voie, les journalistes seront bientôt reconnus ouvertement comme des cibles légitimes dans un conflit armé. D’ailleurs, les groupes irréguliers et les réseaux terroristes les considèrent déjà ainsi dans le but de les manipuler, par une menace directe et permanente sur leur existence même.

Il va de soi que les opinions contraires et les échanges d’idées sont à la base de la vie démocratique. Cela ne justifie pas une conquête des opinions publiques axée sur les perceptions partielles et biaisées. La prolifération des soldats-reporters et des journalistes-combattants menace de déconsidérer toute information transmise au public, de noyer les faits dans le détail et la fiction. Le fusil d’assaut et l’appareil photo forment un couple tout aussi antinomique que la carte de presse et celle du parti. Et les conflits de ce début de siècle seront encore plus déstructurés, chaotiques et incontrôlables, si nous sommes contraints de voir une arme potentielle dans chaque mot et chaque image.

Lt col EMG Ludovic Monnerat 

 
Mis en ligne le 14 septembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org
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