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De Jérusalem à Jérusalem. Aller simple (9): "C’est de l’hébreu !", Laurent Cudkowicz
9ème épisode de l’histoire originale de l’alyah d’une famille juive moyenne…
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17/08/08


Texte repris du site Causeur.fr, d’Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

 

Les lignes que vous êtes en train de lire ont été écrites par un immigré. Immigré depuis dix jours seulement, mais un immigré est un immigré, et ceci dans tous les pays du monde. Dans notre nouveau pays, tout se passe avec une très grande douceur. Il est vrai que nous avions tout organisé, aussi savions-nous plus ou moins de quoi seraient faites nos premières journées. Mais c’est tout autre chose de les vivre. Voilà à quoi ont ressemblé nos premiers pas de citoyens israéliens.

A l’aéroport, notre teoudat olé ou carte d’immigrant nous attendait, un petit livret qui indique le nouvel état-civil de toute la famille. Ce document, du format d’un passeport européen, est un sésame indispensable pour la suite des opérations. Il constitue la preuve de notre citoyenneté nouvelle, et suscite un certain respect. Il résume une bonne partie de ce qui est en train de nous arriver : entièrement rédigé en hébreu, il porte les armoiries de l’Etat d’Israël, à savoir la Menorah, le candélabre, vieux de trois mille ans, du Temple de Jérusalem dont l’Empereur Titus s’est emparé en l’an 70 pour le transporter vers Rome. Nous sommes donc bien sous la protection de l’Etat d’Israël, mais la règle du jeu est claire : pour être intégré dans ce pays, vous devez parler l’hébreu le plus tôt possible après votre arrivée.

En ce qui nous concerne, nous savons tous le lire et l’écrire. Les enfants qui bénéficient d’une éducation juive en France, apprennent à lire et écrire l’alphabet hébraïque en même temps que l’alphabet latin, en classe de CP. Au bout de quatre mois, ils savent lire et écrire les deux alphabets, dont l’un s’écrit de droite à gauche. Autre particularité de l’hébreu : l’absence de voyelles, et de ponctuation. L’alphabet hébraïque est composé de vingt-deux consonnes.

Pour faciliter la lecture des jeunes enfants et des débutants, on ajoute à ces consonnes un système de ponctuation qui représente les voyelles. Par exemple, avec un point en dessous, la consonne Samech (équivalant au S), se prononcera “SI”. Si le point est situé au-dessus, cela donne “SO”. Mais attention, une fois que vous serez grand, donc dans la vie courante, vous n’aurez plus droit aux bouées : vous devez reconnaître un mot grâce à ses seules consonnes. Par exemple, si j’écris  “ntcnstttnnllmnt”, vous avez évidemment compris “anticonstitutionnellement”. En hébreu, c’est pareil avec tous les mots. Vous devez impérativement comprendre ce que vous lisez. De plus, cette ponctuation “pour débutants” peut embrouiller la lecture des consonnes. Exemple, le “P” et le “F” ne se distinguent l’un de l’autre que par un point, point qui se confond avec les “bouées”. Si vous vous appelez Patrick, préparez-vous à ce qu’on vous appelle “Fatrick”, très élégant. Dans le même ordre d’idée, mon propre prénom a subi une petite adaptation géopolitique : “Laurent” est composé de deux syllabes, “LO” et “REN”. La syllabe “LO” ne pose pas de problème à un Israélien, c’est même l’une de celles qu’il prononce le plus souvent, puisque cela veut dire “non”. Le “REN” en revanche, c’est une autre affaire. Je vous mets au défi de parvenir à faire prononcer cette syllabe correctement à un Israélien non francophone, comme d’ailleurs à un Américain ou à un Allemand. Impossible. Au moins, me direz-vous, peut-on l’écrire ?  Que nenni. Comment un alphabet pourrait-il comporter un signe que nul ne prononce ? Cela reviendrait à demander à un boxeur poids lourd de conserver une paire de chaussons de danse classique ou inversement. L’hébreu n’ayant pas prévu les chaussons de danse, le “REN” s’est transformé en “RENNE” et voilà donc que je m’appelle non plus “Laurent”, mais “Lorraine”. Ça tombe bien, nous venons de Lorraine, pas de Provence Alpes Cotes d’Azur.

L’hébreu, donc, est donc notre priorité. Juste après l’inscription à la Sécurité Sociale, l’ouverture du compte en banque, la rencontre avec le ministère de l’Intégration, l’inscription des quatre enfants dans quatre écoles différentes (pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?), l’obtention des cartes d’identité, les démarches de dédouanement de notre container. Eh bien, on nous avait annoncé que, face à l’administration israélienne, il y avait parfois de quoi s’arracher les cheveux. Pour ce qui nous concerne, notre capillarité est intacte. Tout cela a pris à peine dix jours et, de plus, dans une ambiance sereine. On nous avait aussi dit que, pour qu’Israël nous sourie, il fallait lui sourire. Test concluant. Du haut de nos deux semaines de citoyenneté qui nous semblent avoir duré deux mois, nous avons l’impression d’être à notre place.

Je ne vous cache pas qu’il y a aussi quelques aléas, comme celui-ci dont je vous garantis l’authenticité. Les deux premières semaines, nous avons généralement consacré la matinée aux démarches et l’après-midi aux visites et divertissements. Je décide de tous les emmener au cœur de la démocratie israélienne, la Knesset (le parlement), durant une session plénière. Il faut avouer que la première réaction des troupes n’a pas été très enthousiaste. Enfin, nous avons assisté aux derniers débats et au vote sur un texte prolongeant le congé de maternité. La plupart des parlementaires, y compris le Premier ministre Ehoud Olmert, étaient présents. Eh bien, le soir même, il annonçait sa démission pour septembre prochain. Depuis, nous sommes très prudents quant aux lieux que nous visitons.

Nous avons même réussi à accomplir notre devoir vis-à-vis de la France. Nous nous sommes donc inscrits au Consulat français de Jérusalem. Comme toujours tout s’est très bien passé. En pénétrant dans l’enceinte du Consulat situé rue Paul-Emile-Botta, on quitte Israël pour la France. Sur la porte une pancarte indique : “Prière de laisser vos armes au vestiaire.” Puis en-dessous : “Tirez” – la complexité française toujours. Je me suis promis d’essayer, une prochaine fois, de prendre cette porte en photo, mais là, le gendarme au gabarit d’armoire à glace, n’avait pas l’air très commode.

 

Laurent Cudkowicz


© Causeur

 

Mis en ligne le 03 septembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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