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De Jérusalem à Jérusalem. 2ème épisode : Aller simple - Mettre sa vie en cartons, Laurent Cudkowicz
Le départ de la famille Cudkowicz approche. Ils le savent maintenant : une émigration en Israël, c’est 10 % de volonté et 90 % de transpiration. Mettre sa vie en cartons, faire le tri dans les affaires de la famille (armoires normandes, drakkars et oxymorons) : tout un programme. (Causeur).
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06/07/08


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Une des questions fondamentales que l’on se pose dans tous les milieux, sous tous les horizons, dans tous les groupes (d’)humains est : “Qui détient le pouvoir ?”

Je précise ma question : qui, dans nos sociétés occidentales, dans nos milieux teintés de démocratie, dans nos associations, nos entreprises, nos groupes d’amis, nos partis politiques, nos cours de récréation détient réellement le pouvoir ?

Quand je parle de pouvoir, je pense bien sûr à celui qui change réellement l’ordre des choses, le cours des événements, celui qui crée et façonne la vie.

De prime abord, on pense aux présidents, aux secrétaires généraux, aux leaders nés, aux chefs de bandes. Parfois c’est le cas, mais il manque une caractéristique principale : le pouvoir appartient à l’action. Celui qui a le courage, l’énergie, la volonté d’agir détient en fait le pouvoir. Peu importe son titre, sa position officielle, son “décorum” : s’il n’agit pas, il n’a, en fait pas de pouvoir. Et inversement, celui qui n’a aucun titre, aucune position officielle, aucune rosette à son col: son action lui donne du pouvoir. Ce qui signifie que l’action, la prise d’initiative, sont à la portée de chacun. Nul besoin d’être élu, nommé, désigné, honoré par des titres divers et variés pour agir. L’action est possible partout et pour tous.

Tentons de donner quelques exemples par ordre croissant de pertinence. Un samedi soir à Paris; une bande d’amis se met en tête de faire un pique-nique le lendemain ; à huit familles, on frise les cinquante personnes qui cherchent un endroit sympa à la campagne. Grâce à qui le projet deviendra-t-il réalité ? Grâce à la seule personne du groupe qui aura imposé une heure de départ, précisé le lieu de rendez-vous, indiqué ses coordonnées GPS, trouvé une voiture pour le petit Kevin, futur avocat international qui pour le moment, suit encore ses cours de rattrapage d’anglais tous les dimanches matin. Le pouvoir de réaliser cette journée n’appartient qu’à celui qui a pris l’initiative d’agir concrètement.

Vous n’êtes pas convaincu ? Cet exemple vous semble benêt ? Passons à un deuxième exemple : au Comité de Direction d’une grande banque française, le Président, investi de tous les pouvoirs que le Conseil d’Administration lui a conférés, exhorte ses troupes à plus d’agressivité, plus de rentabilité dans les opérations, avec l’objectif d’être “encore meilleur que l’an dernier”. Pendant ce temps, un trader de niveau intermédiaire réussit à déjouer le contrôle interne de son employeur pour engager la banque dans des positions frisant dix fois les résultats annuels déjà excellents. Imaginons qu’il perde. Au Comité de Direction suivant, le mot d’ordre du Président sera “allez les gars, on rame tous dans le même sens, et on est content si on arrive à gagner la moitié de ce qu’on a gagné l’an dernier”. Qui a le pouvoir d’orienter la stratégie de la banque : le Président, théoriquement détenteur de tous les pouvoirs, ou bien le trader intermédiaire qui fait ?

Je sens une question poindre à l’horizon : quel rapport entre cette philosophie (de bas étage, avouez que c’est ce que vous pensez) et l’émigration d’une famille en Israël ? C’est très simple : le désir, la pensée, le “peut-être un jour si “dje” veux”, cela imprègne les esprits, mais, très souvent ça y reste ancré. Comme disent les Wallons, “on se fait un sac au cerveau”, mais certains d’entre nous ont tellement de bonnes pensées et si peu d’action, que ce n’est plus un sac, mais un cabas, une besace, une malle… et ils la traînent partout où ils vont, sans passer à la réalisation.

Tout cela pour dire qu’une émigration en Israël, c’est 10 % de volonté et 90 % de transpiration. Rassurez-vous, nous avons déjà largement consumé nos 10 % de volonté. Nous sommes maintenant en plein dans la réalisation et l’action… à savoir le tri ! Le tri, c’est quoi ? C’est éplucher doucement les feuilles de paie d’il y a 18 ans, qui ont pris l’eau la dernière fois que la cave a été inondée. C’est retrouver et relire les lettres que Papa et Maman s’écrivaient avant qu’ils soient Papa et Maman. On se sent un peu comme Jack Bauer, le héros de 24 h Chrono, qui relirait la déclaration universelle des Droits de l’Homme juste avant de procéder à l’un de ses interrogatoires musclés : ça fait du bien de faire un back to basics, un retour aux fondamentaux. Bien sûr, j’exagère. La vie de couple (en tous cas, la nôtre) ne ressemble pas du tout à un interrogatoire musclé, enfin presque jamais…

Le tri, c’est aussi imaginer qu’on fera encore quelque chose avec les notes manuscrites des cours de droit commercial, qu’on a prises il y a vingt ans… “Si, si, on sait jamais, on pourrait tomber sur un Israélien scrupuleux du droit civil qui tiendrait absolument à appliquer les conditions synallagmatiques d’un bail emphytéotique de droit local alsacien. Là, on sera content de pouvoir retrouver ses cours, hein ? Les avocats israéliens sont tellement rares…” (Je fais une petite parenthèse : il y a deux oxymorons dans ce dernier paragraphe. J’offre, sans promesse, un falafel hiérosolomytain au premier lecteur qui me les désignera).

Trier, c’est surtout, réaliser qu’on n’a besoin de rien d’autre dans la vie que ses proches et le souvenir de ses proches. En voici deux preuves : il y a quelque temps, nous n’avions pas encore d’enfants, l’immeuble à côté du nôtre s’est mis à brûler. Nous avons décidé d’évacuer notre appartement, par prudence. Nous étions donc pressés, mais pas trop. Nous avons pu réfléchir près de cinq minutes pour décider de ce que nous voulions emporter, sans exclure que tout ce que nous laisserions pourrait partir en fumée. Résultat : nous n’avons pris que quelques photos. Tout le reste n’avait, finalement, aucune importance. Deuxième preuve ? Tous les biens qui seront finalement passés par les fourches caudines de notre tri impitoyable, voyageront par voie maritime dans un container de vingt pieds. Hypothèse effroyable : le navire prend un virage un peu serré, et notre container tombe à l’eau. Vraiment, effroyable ! Toutes ces vieilleries (pardon, ces reliques) que nous n’aurons plus à déballer, toutes ces armoires normandes et alsaciennes que nous n’aurons plus à remonter. Vous imaginez les archéologues dans mille ans, qui n’auront pas à résoudre le casse-tête : “Nous sommes ici au Moyen-Orient, en 2998, et nous retrouvons les traces indéniables d’une pièce de mobilier français, sans doute normand, datant du XVIIIe siècle sur laquelle figurent des instructions de montage en hébreu. Nous y trouvons également le dessin d’un déménageur habillé en costume national breton ! Nous pensons qu’il s’agit des restes d’une campagne d’invasion d’origine normande en Palestine, province ottomane, et que, par manque de main-d’œuvre, les drakkars ont fait une halte en Bretagne pour embaucher des galériens.” Quel beau métier que celui d’archéologue. Il faudra que je pense à caler des copies de ce texte dans nos armoires normandes, histoire de leur éviter de se fourvoyer.

Finalement, que le container tombe à l’eau serait peut-être une chance. Réponse dans quelques semaines, sans doute.

Trier est une opération qui semble anodine mais qui est, en fait, fondamentale dans la réalisation concrète de notre projet. Malheureusement, ce n’est pas la seule : je vous propose, la prochaine fois, de réfléchir avec vous à la raison pour laquelle les chefs d’entreprises israéliens sont plus aimables que la plupart des caissières de supermarché français (encore un oxymoron. Vous l’avez trouvé ?)

 

Laurent Cudkowicz

 

© Causeur

 


Mis en ligne le 10 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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