06/07/08
Une des questions fondamentales que lon se pose dans tous les milieux, sous tous les horizons, dans tous les groupes (d)humains est : Qui détient le pouvoir ?
Je précise ma question : qui, dans nos sociétés occidentales, dans nos milieux teintés de démocratie, dans nos associations, nos entreprises, nos groupes damis, nos partis politiques, nos cours de récréation détient réellement le pouvoir ?
Quand je parle de pouvoir, je pense bien sûr à celui qui change réellement lordre des choses, le cours des événements, celui qui crée et façonne la vie.
De prime abord, on pense aux présidents, aux secrétaires généraux, aux leaders nés, aux chefs de bandes. Parfois cest le cas, mais il manque une caractéristique principale : le pouvoir appartient à laction. Celui qui a le courage, lénergie, la volonté dagir détient en fait le pouvoir. Peu importe son titre, sa position officielle, son décorum : sil nagit pas, il na, en fait pas de pouvoir. Et inversement, celui qui na aucun titre, aucune position officielle, aucune rosette à son col: son action lui donne du pouvoir. Ce qui signifie que laction, la prise dinitiative, sont à la portée de chacun. Nul besoin dêtre élu, nommé, désigné, honoré par des titres divers et variés pour agir. Laction est possible partout et pour tous.
Tentons de donner quelques exemples par ordre croissant de pertinence. Un samedi soir à Paris; une bande damis se met en tête de faire un pique-nique le lendemain ; à huit familles, on frise les cinquante personnes qui cherchent un endroit sympa à la campagne. Grâce à qui le projet deviendra-t-il réalité ? Grâce à la seule personne du groupe qui aura imposé une heure de départ, précisé le lieu de rendez-vous, indiqué ses coordonnées GPS, trouvé une voiture pour le petit Kevin, futur avocat international qui pour le moment, suit encore ses cours de rattrapage danglais tous les dimanches matin. Le pouvoir de réaliser cette journée nappartient quà celui qui a pris linitiative dagir concrètement.
Vous nêtes pas convaincu ? Cet exemple vous semble benêt ? Passons à un deuxième exemple : au Comité de Direction dune grande banque française, le Président, investi de tous les pouvoirs que le Conseil dAdministration lui a conférés, exhorte ses troupes à plus dagressivité, plus de rentabilité dans les opérations, avec lobjectif dêtre encore meilleur que lan dernier. Pendant ce temps, un trader de niveau intermédiaire réussit à déjouer le contrôle interne de son employeur pour engager la banque dans des positions frisant dix fois les résultats annuels déjà excellents. Imaginons quil perde. Au Comité de Direction suivant, le mot dordre du Président sera allez les gars, on rame tous dans le même sens, et on est content si on arrive à gagner la moitié de ce quon a gagné lan dernier. Qui a le pouvoir dorienter la stratégie de la banque : le Président, théoriquement détenteur de tous les pouvoirs, ou bien le trader intermédiaire qui fait ?
Je sens une question poindre à lhorizon : quel rapport entre cette philosophie (de bas étage, avouez que cest ce que vous pensez) et lémigration dune famille en Israël ? Cest très simple : le désir, la pensée, le peut-être un jour si dje veux, cela imprègne les esprits, mais, très souvent ça y reste ancré. Comme disent les Wallons, on se fait un sac au cerveau, mais certains dentre nous ont tellement de bonnes pensées et si peu daction, que ce nest plus un sac, mais un cabas, une besace, une malle
et ils la traînent partout où ils vont, sans passer à la réalisation.
Tout cela pour dire quune émigration en Israël, cest 10 % de volonté et 90 % de transpiration. Rassurez-vous, nous avons déjà largement consumé nos 10 % de volonté. Nous sommes maintenant en plein dans la réalisation et laction
à savoir le tri ! Le tri, cest quoi ? Cest éplucher doucement les feuilles de paie dil y a 18 ans, qui ont pris leau la dernière fois que la cave a été inondée. Cest retrouver et relire les lettres que Papa et Maman sécrivaient avant quils soient Papa et Maman. On se sent un peu comme Jack Bauer, le héros de 24 h Chrono, qui relirait la déclaration universelle des Droits de lHomme juste avant de procéder à lun de ses interrogatoires musclés : ça fait du bien de faire un back to basics, un retour aux fondamentaux. Bien sûr, jexagère. La vie de couple (en tous cas, la nôtre) ne ressemble pas du tout à un interrogatoire musclé, enfin presque jamais
Le tri, cest aussi imaginer quon fera encore quelque chose avec les notes manuscrites des cours de droit commercial, quon a prises il y a vingt ans
Si, si, on sait jamais, on pourrait tomber sur un Israélien scrupuleux du droit civil qui tiendrait absolument à appliquer les conditions synallagmatiques dun bail emphytéotique de droit local alsacien. Là, on sera content de pouvoir retrouver ses cours, hein ? Les avocats israéliens sont tellement rares
(Je fais une petite parenthèse : il y a deux oxymorons dans ce dernier paragraphe. Joffre, sans promesse, un falafel hiérosolomytain au premier lecteur qui me les désignera).
Trier, cest surtout, réaliser quon na besoin de rien dautre dans la vie que ses proches et le souvenir de ses proches. En voici deux preuves : il y a quelque temps, nous navions pas encore denfants, limmeuble à côté du nôtre sest mis à brûler. Nous avons décidé dévacuer notre appartement, par prudence. Nous étions donc pressés, mais pas trop. Nous avons pu réfléchir près de cinq minutes pour décider de ce que nous voulions emporter, sans exclure que tout ce que nous laisserions pourrait partir en fumée. Résultat : nous navons pris que quelques photos. Tout le reste navait, finalement, aucune importance. Deuxième preuve ? Tous les biens qui seront finalement passés par les fourches caudines de notre tri impitoyable, voyageront par voie maritime dans un container de vingt pieds. Hypothèse effroyable : le navire prend un virage un peu serré, et notre container tombe à leau. Vraiment, effroyable ! Toutes ces vieilleries (pardon, ces reliques) que nous naurons plus à déballer, toutes ces armoires normandes et alsaciennes que nous naurons plus à remonter. Vous imaginez les archéologues dans mille ans, qui nauront pas à résoudre le casse-tête : Nous sommes ici au Moyen-Orient, en 2998, et nous retrouvons les traces indéniables dune pièce de mobilier français, sans doute normand, datant du XVIIIe siècle sur laquelle figurent des instructions de montage en hébreu. Nous y trouvons également le dessin dun déménageur habillé en costume national breton ! Nous pensons quil sagit des restes dune campagne dinvasion dorigine normande en Palestine, province ottomane, et que, par manque de main-duvre, les drakkars ont fait une halte en Bretagne pour embaucher des galériens. Quel beau métier que celui darchéologue. Il faudra que je pense à caler des copies de ce texte dans nos armoires normandes, histoire de leur éviter de se fourvoyer.
Finalement, que le container tombe à leau serait peut-être une chance. Réponse dans quelques semaines, sans doute.
Trier est une opération qui semble anodine mais qui est, en fait, fondamentale dans la réalisation concrète de notre projet. Malheureusement, ce nest pas la seule : je vous propose, la prochaine fois, de réfléchir avec vous à la raison pour laquelle les chefs dentreprises israéliens sont plus aimables que la plupart des caissières de supermarché français (encore un oxymoron. Vous lavez trouvé ?)
Laurent Cudkowicz
© Causeur
Mis en ligne le 10 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











