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[Al-Dura, Jénine, Kfar Kana]: Le 'narratif' de la presse perdure, Caroline Glick
Remarque introductive. Traduttore – traditore (traduire, c’est trahir). Jamais l’adage n’a été plus vrai pour moi qu’à l’occasion de la présente traduction. Outre le caractère elliptique, voire ambivalent, de la langue anglaise, en général, je me suis heurté à une difficulté supplémentaire, dont la résolution était capitale, en la circonstance. Le terme anglais "narrative" a, dans ce contexte, un sens bien plus prégnant qu’il n’y paraît de prime abord. Il s’agit, en fait, de l’expression, par un groupe humain, de la manière dont il perçoit et veut que les autres perçoivent, son identité et son histoire. Il est dans la nature des choses que la, ou les définitions qu’un tel groupe donne de lui-même et de ce qu’il considère comme son histoire, soient hésitantes, contradictoires, excessives, voire mythiques, surtout au moment où, étant sur le point d’accéder à la souveraineté étatique, il a le plus besoin de justifier la légitimité, voire la supériorité de son existence, face à des voisins au passé solidement établi, qui exercent déjà, avec des moyens puissants, une souveraineté qu’il conteste, sur une terre dont il estime qu’elle est sienne et qu’il en a été spolié. Le phénomène n’est, certes, pas nouveau. D’autres peuples ont déjà affronté des situations similaires. Ils sont tous passés par la phase adolescente consistant à rejeter, souvent avec violence, le voisin, qu’il soit colonisateur ou simplement co-possesseur de la même terre. Durant cette phase, chaque peuple élabore, plus ou moins spontanément, voire sauvagement, sa propre histoire, légitime ou illégitime, ses justifications et ses certitudes, voire ses mythes, qui se coulent dans ce que les spécialistes appellent un 'narratif'. Les Palestiniens ont désormais le leur, qui est, hélas, presque exclusivement fondé sur le sentiment d’être les victimes de l’histoire d’un autre peuple, qu’ils considèrent comme un ennemi et un spoliateur – les Israéliens. Les choses se compliquent encore davantage lorsque – phénomène unique, semble-t-il, dans l’histoire des civilisations -, d’autres peuples, et même, à notre époque de globalisation, une grande part de l’humanité, prennent fait et cause pour le 'narratif' de l’un des protagonistes, et diabolisent celui de l’autre. C’est ce phénomène qu’examine brièvement l’excellente Caroline Glick, à la lumière de quelques faits médiatiques récents qui mettent cruellement en lumière le parti-pris pro-palestinien de la presse internationale, voire sa collusion avec les mouvances les plus radicales de l’entité palestinienne. Un article d’une rare lucidité et d’une grande puissance d’analyse, qui fera date. (Menahem Macina).
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Note : C'est à mon savant collègue et ami, Raphaël Lellouche, que je dois d'avoir rendu par "narratif" le terme anglais que je ne parvenais pas à traduire de manière satisfaisante. Il m'a adressé, à ce sujet, une note érudite et extrêmement instructive que je reproduis en annexe.

 

8 juillet 2008


The
Jerusalem Post

 

Texte anglais original : "The media and enduring narrative".


Traduction française : Menahem Macina, pour upjf.org

 

L’attentat terroriste de mercredi dernier, à Jérusalem, est unique. Du fait que Husam Taysir Dwayat a écrasé ses victimes avec son bulldozer devant les Studios de Jerusalem Capitol, où beaucoup de chaînes de télévision étrangères ont leurs bureaux, l’attentat commis par cet homme a été l’un des deux seuls à être filmé en direct.

Le seul autre attentat filmé est celui du lynchage des réservistes de Tsahal, Yosef Avrahami et Vadim Novesche, dans un poste de police palestinien de Ramallah, le 12 octobre 2000. Cet attentat, qui montrait la populace jouissant du sang des deux hommes, fut filmé par une caméraman italienne de la chaîne de télévision privée Mediaset. L’attentat de mercredi dernier a été filmé par la BBC, dont le correspondant, Tim Franks, a été témoin du carnage dès son début, depuis la fenêtre de son bureau.

Le fait de constituer un document filmé n’est pas le seul point commun de ces deux attentats. Le lynchage de Ramallah et l’attentat de mercredi dernier sont également les seuls attentats à avoir donné lieu aux excuses abjectes de deux géants des médias, habituellement arrogants. Au lendemain du lynchage, Riccardo Cristiano, correspondant en Israël de la chaîne de télévision nationale RAI, adressa à l’Autorité Palestinienne une lettre d’excuses méprisable, dans laquelle il avançait de longues et pénibles explications pour prouver que ce n’était pas sa chaîne, mais sa concurrente, qui avait rendu publics les rushes [1].

Dans cette lettre publiée par l’Autorité Palestinienne dans son quotidien, Al Hayat al Jadida, Cristiano se répandait en bassesses :

« Nous avons toujours respecté (et continuerons toujours à respecter) les règles de procédures en vigueur entre l'Autorité Palestinienne et les journalistes travaillant en Palestine. Nous vous remercions pour la confiance que vous nous témoignez, et vous pouvez être certains que nous agirons toujours en conformité avec les règles préétablies. Nous n'avons pas fait (et ne ferons pas) de telles choses. »

Vendredi [4 juillet] la BBC a publié des excuses pour avoir diffusé la vidéo du carnage du mercredi précédent [2]. On y voyait un soldat de Tsahal, en permission et non armé, grimper sur le bulldozer, aussitôt après que Dwayat ait assassiné Batsheva Ungerman en écrasant sa voiture. Le film montrait le soldat s’emparant du revolver appartenant à un agent de sécurité qui avait tenté, sans succès, de maîtriser Dwayat, et tirant, à trois reprises, dans la tête du terroriste. Le film ne montrait pas la mort de Dwayat ni celle de ses victimes. Ce qu’il montrait était la terreur des blessés, le comportement meurtrier de Dwayat et l’héroïsme du soldat.

Pourtant, la chaîne déclarait :

« La BBC n’a pas coutume de montrer l’instant de la mort à l’écran. Il y a toujours des décisions extrêmement difficiles à prendre. Toutefois, à la réflexion, nous avons estimé que les images diffusées au journal de 22 heures ne respectaient pas le juste équilibre éditorial entre les exigences de l’exactitude des faits et l’impact potentiel sur les spectateurs du programme. »

De prime abord, on ne voit pas clairement de quoi parle la BBC. Son film était une réussite journalistique. Grâce à lui, des dizaines de millions de personnes dans le monde avaient pu voir à quoi ressemble un attentat terroriste contre des innocents, et ce sous un angle assez détaché. De quoi la BBC devait-elle s’excuser ?

Dans ce cas, comme dans celui du lynchage d’il y a huit ans, le motif des excuses de la BBC ne résidait pas dans le fait que les images du film étaient trop horribles, mais dans le fait que la chaîne s’était écartée de ce qui est acceptable en matière de couverture de la guerre palestinienne contre Israël. Pour sauvegarder les narratifs, "le juste équilibre éditorial entre les exigences de l’exactitude des faits et l’impact potentiel sur les spectateurs du programme" est celui qui induit la conviction qu’il n’y a aucune différence morale entre Israël et les Palestiniens, ou que la moralité d’Israël est inférieure à celle des Palestiniens.

La métaphore du premier narratif est ce qu’on appelle le "cycle de la violence".  C’est la BBC elle-même qui a énoncé cette forme de narratif, au lendemain du lynchage de Ramallah. Dans un programme intitulé « Quand la Paix est morte », diffusé en novembre 2000, la BBC expliquait :

« Deux images ont immortalisé la haine qui a détruit le processus de paix au Moyen-Orient : Mohammed al-Dura, le garçon de Gaza, abrité par son père mais mourant pourtant sous une grêle de balles tirées par des soldats israéliens, et le lynchage et le meurtre brutal de deux réservistes israéliens par une populace palestinienne. » [3].

La métaphore du second narratif est l’Holocauste. C’est, semble-t-il, Catherine Nay, célèbre correspondante d’Europe 1, qui, la première, l’a le plus explicitement illustrée. A la fin de l’année 2000, Nay déclarait :

« La mort de Mohammed [al-Dura] annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le ghetto de Varsovie.» [4].

Cliché ajouté par upjf.org


L’histoire de Mohammed al-Dura joue un rôle central dans l’un et l’autre narratifs. Le 30 septembre 2000, le chef du bureau de la chaîne de télévision publique France 2, en Israël, Charles Enderlin, diffusait un film de 57 secondes, gauchement édité, dont il affirmait qu’il montrait al-Dura, alors âgé de 12 ans, tué par des soldats de Tsahal, au carrefour de Netzarim, à Gaza. France 2 distribua le film gratuitement à tous les médias du monde, et l’image de al-Dura devint l’emblème de la guerre palestinienne contre Israël. Il provoqua immédiatement une violence anti-juive en Israël et dans le monde entier.

Des questions concernant la véracité du compte-rendu de France 2, se firent jour immédiatement. Une enquête de Tsahal, diligentée par le Major général Yom Tov Samia, alors commandant en chef des opérations pour la zone sud, établit, sur base de preuves balistiques, qu’il était matériellement impossible que les soldats de Tsahal aient atteint et encore moins tué al-Dura. Au fil des années subséquentes, une poignée de journalistes et d’enquêteurs récoltèrent une riche moisson de preuves démontrant que le récit d’Enderlin était faux.

L’un des enquêteurs était un critique des médias, du nom de Philippe Karsenty. Sur son site, Media-Ratings, il affirmait que le film était une supercherie et osait mettre Enderlin et France 2 au défi de l’attaquer en diffamation, tout en demandant qu’ils rendent publiques les 27 minutes de film, qu’ils prétendaient détenir, de l’incident du 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim.

Non contents de refuser de rendre le film public, Enderlin et France 2 intentèrent à Karsenty un procès en diffamation. Fin 2006, après avoir reçu de Jacques Chirac, alors Président de la République, une lettre d’éloge en faveur d’Enderlin, et en dépit des piles de preuves qu’avait présentées Karsenty à l’appui de ses affirmations, lors du procès, le tribunal le déclara coupable. Karsenty fit appel du jugement.

La Cour d’appel ordonna à Enderlin et à France 2 de remettre les rushes non édités. Bien qu’il ait refusé de montrer l’entièreté du film, trois choses apparaissaient avec évidence sur base des 19 minutes de rushes présentés par Enderlin. Premièrement, Tsahal ne pouvait pas avoir tué al-Dura. Deuxièmement, le film montrait des Palestiniens mimant des scènes de combat avec des soldats de Tsahal imaginaires. Et troisièmement, le film n’apportait aucune preuve qu’al-Dura ait été atteint par des balles, ou qu’il fût mort, ce jour-là, au carrefour de Netzarim. La juge annula la condamnation de Karsenty.

On eût pu penser que les médias français, israéliens et internationaux qui, durant sept ans, avaient soutenu Enderlin contre le petit groupe d’enquêteurs indépendants, finiraient par l’abandonner. De même aussi, on se serait attendu à ce que, après sept ans passés à défendre une pratique journalistique indéfendable, Enderlin finirait par avouer son méfait. Mais c’est le contraire qui se produisit.

En Israël, des commentateurs de gauche comme Gideon Levy et Tom Seguev, de Haaretz, Arad Nir, de la Deuxième Chaîne, et Larry Derfner [5], du Jerusalem Post, ont accusé Karsenty et ses alliés de chasse aux sorcières contre Enderlin, au profit de leurs objectifs politiques.

En France, la presse a d’abord évité de parler du sujet. Puis, moins d’une semaine après l’Arrêt, les ténors du courant anti-israélien, non négligeable, de la presse française publièrent une pétition dans l’hebdomadaire de gauche, Le Nouvel Observateur, stigmatisant le dossier, très solidement documenté, de Karsenty - qui dénonçait la fiction al-Dura -, comme étant "une campagne obstinée et haineuse" [6]. En tout, quelque 300 journalistes, plus des centaines de personnalités, signèrent la pétition. Pour leur part, France 2 et Enderlin annoncèrent leur intention de se pourvoir en Cassation.

Dans son compte-rendu de la procédure et de ses suites, publié dans le Weekly Standard, la journaliste française, Anne-Marie Moutet, attribue la réaction des médias français à ce qu’elle considère comme une pratique uniquement française de ne jamais s’excuser de ses fautes [7].

Il y a indéniablement du vrai dans cette idée. Mais l’arrogance n’est pas le fait de la seule presse française ni des élites de ce pays. Et étant donné qu’elle est quasi universelle dans les médias, comment expliquer la prompte demande d’excuses de la BBC pour avoir diffusé les images de l’attentat de Jérusalem, la semaine dernière ? Et comment expliquer la lettre servile de Cristiano à l’Autorité Palestinienne, en 2000 ? [8].

La réponse est, évidemment, que l’arrogance ne peut, à elle seule, constituer une explication valable de la défense d’Enderlin par les médias. Si Enderlin avait été reconnu coupable d’avoir diffusé un reportage diffamatoire sur les Palestiniens, les médias et France 2 l’auraient immédiatement ostracisé. Mais ce qui est en jeu ici va bien au-delà de la réputation d’un homme. Ce n’est pas Enderlin qui a élaboré le narratif de l’innocence palestinienne, ou au moins celui de l’équivalence morale [9]. En présentant l’histoire, manifestement fausse, de al-Dura, Enderlin a contribué à la promotion d’une cause pour laquelle tous ses collègues anti-Israéliens, en France, en Israël et dans le monde, ont pris parti. S’il sombre, leur narratif indispensable risque de sombrer avec lui.

Durant les huit dernières années du djihad contre Israël, parmi d’innombrables exemples, trois cas de collusion journalistique ouverte avec les ennemis d’Israël se distinguent par leur impact stratégique sur le cours des événements. Il y eut d’abord, l’affaire al-Dura; elle fut suivie du mythique "massacre de Jénine", en avril 2002, auquel  succéda le "massacre" inventé de Kfar Kana, au Liban, en juillet 2006 [10].

L’histoire de al-Dura a cristallisé le narratif palestinien de la victimisation par Israël, quelques mois après que les Palestiniens aient rejeté l’accession au statut d’Etat et la paix, à Camp David. Quand le prétendu massacre de Jénine fut rapporté par la presse, Tsahal était en pleine opération "Bouclier de Défense". Juste avant que les Palestiniens ne commencent à émettre des allégations d’un massacre israélien, Tsahal découvrit des preuves documentaires attestant que la guerre palestinienne contre Israël était menée par l’Autorité palestinienne et Yasser Arafat. En inventant ce massacre, l’Autorité palestinienne évita de perdre sa légitimité d’acteur [des négociations] à Washington. Le camp de la paix israélien, qui était à l'agonie, survécut.

Comme le mentionne la Commission Winograd, dans son rapport final sur la Seconde Guerre du Liban, les reportages de presse sur la fiction du massacre de civils libanais dans un bombardement de l’aviation israélienne à Kfar Kana, dans le sud-Liban, amenèrent la Secrétaire d’Etat américaine, Condoleeza Rice, à mettre fin au soutien américain à une victoire militaire israélienne sur l’intermédiaire libanais de l’Iran, et à faire pression sur Israël pour qu’il accepte un cessez-le-feu qui laissait le Hezbollah intact.

Alors même que les analyses des rapports en provenance de Jénine et de Kfar Kana, comme de ceux de l’affaire al-Dura, ont clairement démontré que Tsahal n’a commis aucune atrocité, les rushes falsifiés répandus par les médias ont mis Israël dans l’impossibilité de se défendre devant le tribunal de l’opinion publique. Comme dans le cas de l’affaire al-Dura, la collusion ouverte de la presse avec les Palestiniens, à Jénine, et avec le Hezbollah, à Kfar Kana, a prolongé l’existence des narratifs fallacieux consacrés à une prétendue agression israélienne, qui étaient sur le point d’être définitivement enterrés.


Ce n’est donc pas simplement l’arrogance qui est la cause de la répugnance d’Enderlin et de ses collègues à faire preuve d’honnêteté, pas plus que ce n’est l’humilité qui a poussé la BBC et Cristiano à s’excuser. Ce que tout cela illustre - si déprimant que cela soit 
-, c’est que les médias ne nous donneront que l’information qu’ils veulent que nous ayons, et que la relation de cette information à la vérité est, dans le meilleur des cas, arbitraire.

 

Caroline Glick


© The
Jerusalem Post

 

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Notes de la Rédaction d’upjf.org

 

[1] Voir "Excuses de R. Cristiano à l'AP pour son reportage sur le lynchage de deux réservistes israéliens".

[2] Voir J. Plunkett, "BBC admits error in broadcasting fatal Jerusalem shooting on 10pm news".

[3] Voir le reportage de Jane Corbin "When the Peace Died" (18 novembre 2000), sur le site de BBC News World Edition. 

[4] On trouvera des photos illustrant ces comparaisons odieuses et ces propos abjects, dans l’article suivant : Ph. Bensoussan et J. Tarnero, "La bonne conscience est en marche : « Circulez ! Y’a rien à voir ! »".    

[5] Voir : "Get real about Muhammad al-Dura" ; "Affaire Mohammed al-Dura - Enderlin : Un peu de bon sens SVP, par Larry Derfner". R. Landes "[Al-Dura Story] Derfner tries again: A- for effort, C- for analysis". 

[6] Extrait de l’Appel "Pour Charles Enderlin", en date du 7 juillet, qui figure sur le site du Nouvel Observateur.

[7] Traduction française : "L’affaire Enderlin : Être un journaliste français implique de ne jamais s’excuser".

[8] Voir : "Excuses de R. Cristiano à l'AP pour son reportage sur le lynchage de deux réservistes israéliens".

[9] L’expression, d’origine américaine, est devenue classique dans l’analyse des conflits dits asymétriques, où la disproportion des forces en présence, nous dit le discours 'humanitariste', justifie le recours, par le plus faible, à des actions prohibées par la morale et le droit international. L’un des aspects – que l’on peut qualifier de 'sophistique' - du discours favorable au plus faible est "l’équivalence morale" On l’illustrera par un exemple pris entre mille : Rapporter, comme le fait un journaliste de la Radio Suisse Romande (RSR) qu’un "raid israélien a fait quatre morts palestiniens en représailles à des tirs de roquettes qui avaient fait deux blessés… laisse entendre que les pertes, de part et d’autre, peuvent être comparées sans différenciation digne d’être mentionnée. Cela équivaut, pour pousser le raisonnement à son terme, à gommer toute différence entre des gens qui s’attaquent à la population et ceux qui la défendent, ou à mettre sur un même pied les gens visés par ces roquettes et les gens qui tirent ces roquettes." (Extrait de "Bilans trompeurs", sur le site de l’observatoire des médias suisses subventionnés – RTSR-Watch – 18 mai 2007).

[10] A titre d'illustration de ces manipulations, on se reportera à un article plus ancien de C. Glick : "Les trucages théâtraux des terroristes" (29 août 2006).

 

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Annexe

 

Note érudite du Dr Raphaël Lellouche sur le terme 'narratif'

 

Ce terme est devenu désormais un terme technique à la fois de l'historiographie, de la philosophie et de la "narratologie"… En fait, il s'agit d'une catégorie distincte de celle de "discours" dont elle peut être soit une spécification quand on prend "discours" en un sens très général, soit d'une catégorie opposée à "discours" (chez Benveniste et chez Genette). Pour simplifier : le "discours" est en Je/Tu (interlocution) et correspond dans les genres littéraires au dramatique ou au lyrique, tandis que la "narration", ou récit, est en "il", et correspond au mode épique.

Jusque là il s'agit d'une catégorie formelle de la sémiotique ou de la théorie littéraire: Récit vs. Discours. Il y a toute une série de choses qui en découlent, grammaticales, temps des verbes, mise en forme de l'image, rapport énonciateur-énoncé, etc. mais on n’entrera pas ici dans les détails.

On passe à une signification ultérieure de "narratif" avec ce qu'on a appelé le "narrative turn" - vers les années 90 - dans l'histoire de la sémiotique, de l'historiographie, etc. (et des applications dans la communication et la publicité). Le narrative turn est appelé ainsi parce qu'il fait suite à ce qui avait précédemment été appelé le "linguistic turn". L'idée est, grosso modo, que la narration – historique - est constitutive d'identité (pour les groupes sociaux, les peuples, etc.), mais, plus précisément, qu'il n'y a pas d'identité - en général - qui ne se constitue dans un récit, récit au sein duquel le sujet (individuel ou collectif) entre et s'y "définit" dans un contexte narratif. Cette idée de l'"identité narrative" a été le plus fortement développée par Paul Ricoeur dans son livre en 3 vol. Temps et Récit, dans lequel il cherche à dépasser le concept formel (purement narratologique - issu de la Poétique d'Aristote) de "récit" ou narration, pour intégrer la problématique narrative dans l'épistémologie du récit historique (à la suite de Paul Veyne). Mais cette idée d'une définition narrative de l'identité était déjà présente chez des auteurs comme Wilhelm Schapp, dans son livre des années 20, In Geschichten verstrickt (traduit en français par "Empêtrés dans des histoires"), dans lequel il développait l'idée selon laquelle c’est aux structures de la narration que revient le rôle de l'organisation a priori de l'expérience historique (un peu au sens d'un a priori kantien), les schèmes du récit organisant la "compréhension de soi" et la "compréhension de l'autre" dans la totalisation historique.

Depuis Ricoeur, la notion d'identité narrative comme seule notion d'identité intéressante dans le monde de l'esprit (en dehors du simple concept formel d'identité A = A, et de la notion leibnizienne d'indiscernabilité), est devenue un bien commun qui est passé dans la réflexion des historiens, des anthropologues, et même des politiques et des "communicants". En particulier, un concept proche de ce "narrative turn" qui est très à la mode en ce moment, et également répandu par les spécialistes américains de la communication, est celui de "story telling" (raconter une 'histoire'), qui part du dogme acquis selon lequel toute "identité" ne fonctionne dans la communication de masse - que ce soit un homme politique, un parti, une marque commerciale, un 'people', etc. -, qu'à partir du moment où l'on a trouvé son "récit" constitutif.

Par conséquent , l'expression anglaise "the narrative" est très couramment utilisée aux Etats-Unis, par les commentateurs de presse, ou les historiens, les intellectuels en général, dans ce sens d'identité narrative surtout dans les cas, comme ça l'est par excellence au Proche-Orient, où il y a ce que Ricoeur (encore lui) appelle "conflit des interprétations" non plus sur un texte, mais sur le "texte de l'histoire"' et qui met en jeu des "identités" historiques (peuples, Etats).

Mais généralement, étant donné sa constitution conceptuelle particulière (rapport constitutif à l'identité historique), on ne traduit pas cette expression par "discours" (c'est trop général, et le "discours" est même formellement opposé au "récit" en tant que catégorie sémiotique). Mais on ne le traduit pas non plus par "récit", car ce terme reste antérieur au "narrative turn". Quelque fois, il est rendu par "la narration" (ce qui est plus sophistiqué que le simple récit) ; mais, la plupart du temps, dans cet usage identitaire particulier, on se contente de franciser superficiellement le terme anglais, et l'on utilise "le narratif". On dit, par exemple, "le narratif sioniste", ou "le narratif arabe". Certes, cela rend peu hommage au génie de la langue française, mais c'est l'usage désormais courant, et c'est le plus juste conceptuellement.


Dr Raphaël Lellouche

 

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Mis en ligne le 9 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org 

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