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Dans Marianne 2: "Al-Dura ou l'abîme communautariste", par Philippe Cohen
Pour une immense cohorte de journalistes droits-de-l'hommistes, de par le monde, les juifs ont deux péchés originels : le "sionisme" et le "communautarisme". Le premier est trop connu pour que je m'y attarde ici. Le second s'apparente à un sophisme, et il faudrait de longs développements pour en retracer la genèse et les présupposés ténébreux. C'est lui qui est mis en accusation dans l'article ci-après. C'est vrai quoi: comment une organisation "communautaire" (beûrk) juive, ose-t-elle dénoncer un reportage de presse, au prétexte qu'il cause du tort à l'Etat d'Israël, et, par voie de conséquence à des millions de juifs, à qui cet Etat est plus cher que la prunelle de leurs yeux? Pour répondre - hélas, partiellement et imparfaitement - à cette mise en question, je me contenterai aujourd'hui de recourir à la dérision linguistique. Si des individus qui ne se connaissent pas ont en commun un certain nombre de valeurs traditionnelles, qu’elles soient religieuses, culturelles, philosophiques, ou morales, sont-ils, pour autant, marqués du stigmate originel du "communautarisme"? Si moi, en tant que juif de la base, je suis dévasté intérieurement par le massacre d’un ou de plusieurs membres de mon peuple, ma souffrance est-elle "communautariste"? Si c’est le cas, l’horreur qui saisit un être humain moral face au viol d’une femme, serait-elle du "féminisme"? Et comment appellera-t-on le scandale qui s’empare des consciences humaines normalement constituées, face à des génocides, à des épurations ethniques, à des comportements racistes ? - "Humanitarisme" ? "Moralisme" ? "Légalisme" ? "Juridisme". Allons plus loin. Le fait de stigmatiser les massacres du Darfour, est-il du "darfourisme"? Et prendre parti contre l’extinction progressive du peuple tibétain, est-ce du "tibétisme"?... J'arrête là, car mon argumentation deviendrait vite fastidieuse, comme c'est le cas de toute calomnie meurtrière, qui n'a besoin que de quelques mots ou de quelques phrases pour contaminer des millions d'esprits, mais dont la réfutation nécessite des volumes entiers, et la guérison - jamais définitive, hélas -, des générations de sang et de larmes. (Menahem Macina).
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Mardi 08 Juillet 2008
 
Texte repris du site Marianne2

Voilà huit ans que la controverse sur l'affaire Al Doura n'en finit pas de rebondir. Au point de rendre de plus en plus délicat un examen rationnel de l'histoire.

Al Doura ou l'abîme communautariste
Mercredi 2 juillet dernier, le CRIF (Comité représentatif des institutions juives de France) a organisé une conférence de presse sur l'affaire Al Doura. La controverse sur les images diffusées par France 2 et toutes les télévisions du monde, persiste depuis septembre 2000. Elle se poursuit au tribunal, sans trop susciter de passion médiatique (peu de compte-rendus de la conférence de presse du CRIF), si ce n'est le travail du site causeur.fr. pour rouvrir ce dossier.

Rappelons-en les termes :
France 2 diffuse, ce jour-là, des images d'un père et de son petit garçon apeuré, blottis contre un parapet [?] tandis que retentit la mitraille. Le commentaire présente ces images comme celles de la mort en direct d'un enfant palestinien tombé sous les balles de l'armée israélienne. Elles vont faire le tour du monde, devenant vite une arme de propagande palestinienne pour dénoncer la cruauté de l'occupant israélien.

Au départ,
Israël ne conteste pas cette version des faits. Si l'armée israélienne ne massacre évidemment pas les enfants palestiniens par sadisme, il est arrivé, à plusieurs reprises, que la guerre urbaine que lui livrent les Palestiniens fasse de jeunes victimes, comme l'a rappelé Rony Brauman. Pour l'état-major israélien, Mohammed Al Doura n'est malheureusement qu'un dérapage de plus. Regrettable, mais finalement assez banal [1].

Enderlin bouc émissaire ?

Huit ans plus tard, il apparaît comme probable que la version des faits présentée par France 2 et par des dizaines de télévisions étrangères ait été fausse, voire manipulée. Mais toute version équilibrée et tout débat serein [ont] été rendu[s] impossible[s].

Pour les défenseurs de Charles Enderlin, journaliste israélien, auteur du commentaire des images de France 2, un procès inique tend à faire [de lui] le bouc-émissaire d'un reportage, alors que la plupart des télévisions du monde ont diffusé les mêmes images [2]. Ils dénoncent les persécuteurs d'Enderlin, qui n'hésiteraient pas à affirmer que «Al Doura est vivant et vendrait des fruits sur un marché de Gaza», thèse qu'on a du mal à retrouver sur le Net [3].
Pour le Crif, comme pour les journalistes de causeur.fr, qui se mobilisent, la question n'est pas de savoir si le petit Al-Doura est mort ou pas, ni de mettre en cause l'intégrité du reporter de France 2, Charles Enderlin, qui a commenté ces images. Elle est de savoir si les images correspondent au commentaire. Et donc, si le cameraman de France 2, qui se trouve être palestinien, a coupé au montage les images de l'agonie d'un enfant, ou celles d'une mise en scène.

Communautarisation de l'affaire


Ne revenons pas sur les faits, même si la démonstration présentée lors de cette conférence de presse par Gil Mihaely, de causeur.fr, est très convaincante; [elle] s'appuie [en effet], sur les rush[e]s de France 2 visionnés par la cour d'appel du tribunal de Paris qui a débouté Charles Enderlin et la chaîne publique de sa plainte contre ses accusateurs, Philippe Karsenty et son agence
Media-ratings.

Ce qui nous intéresse ici est d'aborder une autre question : alors que l'affaire Al-Doura relève des débats sur les médias et le fonctionnement des images, la controverse a pris une tournure essentiellement communautaire et idéologique : on est, avec Al-Doura et les Palestiniens, ou bien avec les extrémistes sionistes les plus patentés [4]. L'entrée du CRIF dans l'arène accentue cette communautarisation : pourquoi une association juive de France se lance-t-elle seule dans ce combat ?

Les raisons en sont à la fois évidentes et désastreuses :
1) Il n'existe pas, en France, d'institution légitime pour statuer sur les questions de déontologie journalistique. Ni la Commission de la Carte professionnelle, ni le CSA, ni le Forum des Sociétés de journalistes ne sont habilités à se saisir d'un tel problème. Du coup, le recours juridique reste la seule option de ceux qui souhaitent mettre en cause une pratique professionnelle. Ce qui annihile toute possibilité de débat professionnel : le tribunal n'est pas fondé à se prononcer sur une faute professionnelle, mais sur le fait de savoir si l'on a, ou pas, diffamé un journaliste, ce qui n'est pas la même chose. Ainsi la profession de journaliste est-elle dédouanée de toute responsabilité morale : on ne peut contester la pratique d'un journaliste que devant un prétoire, jamais devant ses pairs, comme cela se passe couramment dans d'autres métiers.

2) On comprend l'explication de Richard Pasquier [sic], le nouveau président du CRIF : c'est parce que la diffusion des images du petit Al-Doura a fortement contribué à la flambée antisémite en France et dans le monde entier, au début de la deuxième Intifada – rappelons-nous comment certains manifestants extrémistes s'étaient emparés de cette affaire pour vilipender «le sionisme assassin», voire les Juifs criminels –, que le CRIF a décidé d'entrer dans cette bataille. Mais cette décision, pour compréhensible qu'elle soit, n'en aboutit pas moins à une catastrophe : donner l'impression qu'en France, la question de l'antisémitisme ne concerne plus que les Juifs.
Curieusement, aujourd'hui, tout le monde semble être d'accord pour formaliser [lire: officialiser] la commission d'enquête proposée par le Crif, qui vient de s'adresser au Président Sarkozy à cet effet. Charles Enderlin lui-même y est favorable et France 2 serait prête à collaborer [5]. Mais, là encore, l'éventualité de cette commission suscite un autre dialogue de sourds : alors qu'Enderlin déclare, dans Le Nouvel Observateur de cette semaine, qu'Israël s'opposerait à cette commission, Richard Pasquier [sic], lui, a annoncé dans sa conférence de presse que l'état hébreu «était en train de changer de position».

À l'évidence, cette affaire ennuie tout le monde. Les journalistes n'ont pas envie de décortiquer les pratiques du reportage «de guerre», et en particulier celles d'un confrère plutôt estimé, Charles Enderlin. Les hommes politiques n'ont pas envie, dans le contexte actuel, où les passions anti-sionistes semblent s'être un peu apaisées en France depuis 2003, de raviver le conflit politico-communautariste, à l'heure où pourrait se négocier une nouvelle phase de la feuille de route.
 
Mais faut-il pour autant sacrifier la vérité, tout au moins renoncer à la rechercher ? Ce serait faire injure à la devise de l'écrivain qui figure en tête de ce site d'informations [6].


Philippe Cohen
 
© Marianne 2
 

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Notes de la Rédaction d'upjf.org

 

[1] L'auteur de cet article insinue que c'est ce qu'a dit Rony Brauman. Ce n'est pas du tout le cas. Ce dernier écrivait dans l'article cité : "La mort de Al Doura, tué par un inconnu lors d’un échange de tirs entre résistants et occupants aurait pu n’être [et non pas "n'est"] qu’un dommage collatéral [et non "un dérapage"] parmi d’autres, regrettable et fugace [et non "banal"]. 


[2] "...alors que la plupart des télévisions du monde ont diffusé les mêmes images"... Un comble, surtout quand on sait [mais Marianne le sait-il?] que ces "télévisions du monde" [entier] ont diffusé ces images parce que France 2 leur a fait savoir qu'elle en permettrait la diffusion à toute chaîne qui en ferait la demande, et sans contrepartie financière !


[3] Et pourquoi ne pas dire franchement que cette expression ne figure dans aucun média traditionnel ou électronique, et qu'elle n'est évoquée que pour discréditer les contradicteurs et les critiques
d'Enderlin et de France 2 ?


[4] Comprenez: les contradicteurs sont TOUS des extrémistes sionistes... patentés. A ce compte, en jetant, lui aussi, le doute sur l'authenticité du reportage contesté, Elie Barnavi, l'ancien ambassadeur d'Israël en France, membre de la gauche israélienne, soutien inconditionnel du "camp de la paix" et partisan des accords d'Oslo, prouverait qu'il est un extrémiste sioniste patenté.


[5] L'auteur de cet article n'est apparemment pas au fait de l'actualité. A l'en croire, en effet, France 2 serait prête à collaborer [à la commission d'enquête]. Or, Arlette Chabot elle-même affirme le contraire dans une interview récente accordée à RCJ, la Radio Communautaire [...horreur!] juive; interview à laquelle je me permets de le renvoyer ("A. Chabot, sur la défensive, au micro de RCJ: commission al-Dura, oui, mais sans le CRIF!").


[6] "Le goût de la vérité n'empêche pas de prendre parti" (Albert Camus).

 

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Mis en ligne le 8 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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