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Al-Dura : cette vidéo qui déchaîne les passions, Par Alain Barluet et Stéphane Durand-Souffland
Le sujet diffusé par France 2, le 30 septembre 2000, montrait la mort de Mohammed, 12 ans, fauché par une rafale d'arme automatique dans les bras de son père. La jeune victime a aussitôt été élevée au rang de martyr dans le monde arabe. (Le Figaro).
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01/07/2008 

 

Sur le site du Figaro International


 

 

 

Crédits photo : AFP

 

Le Conseil représentatif des institutions juives de France réclame au président de la République une enquête sur un reportage de France 2.

Le petit Palestinien n'en finit pas de mourir dans les bras de son père, au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza. Bavure militaire tragique, ou manipulation anti-israélienne ? La polémique sur ces images emblématiques de l'Intifada trouvera-t-elle un jour son épilogue ?

Le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) tient ce matin une conférence de presse. Son président, Richard Prasquier, entend solennellement demander au chef de l'État la création d'une commission d'enquête pour connaître la vérité sur l'«affaire» al-Dura. Une démarche qui, de source proche de Nicolas Sarkozy, a peu de chances d'aboutir, ne serait-ce que parce que la Cour de cassation est encore saisie d'une procédure judiciaire.

Les faits. Le 30 septembre 2000, France 2 diffuse, au journal de 20 heures, un reportage sur des heurts à Gaza, au début de la deuxième Intifada. Chacun se souvient de ces images, commentées par Charles Enderlin, correspondant respecté de la chaîne à Jérusalem depuis 1981 : elles montrent la mort de Mohammed al-Dura, 12 ans, fauché par une rafale d'arme automatique dans les bras de son père, au plus fort d'une escarmouche entre Tsahal et des combattants palestiniens. Selon le journaliste, qui n'était pas présent sur les lieux mais tient ses informations de son cameraman habituel à Gaza, le Palestinien Talal Abou Rahmeh, les tirs proviennent des positions israéliennes. La jeune victime est aussitôt élevée au rang de martyr dans le monde arabe. Des attentats sont commis en son nom.

Montage éhonté, proteste Philippe Karsenty, directeur de Media-Ratings, «première agence de notation des médias», qui réclame, en des termes plus que virulents, la démission de Charles Enderlin et d'Arlette Chabot, directrice générale adjointe chargée de l'information de la chaîne publique. Selon M. Karsenty, les images constituent une «mise en scène pure et simple», un montage propalestinien destiné à salir l'État d'Israël. À l'entendre, l'enfant n'aurait jamais été tué, ni son père grièvement blessé. Et de proposer un décryptage très personnel des rushes. Conclusion : tout ceci n'est qu'une odieuse comédie destinée à intoxiquer l'opinion internationale. À l'ère d'Internet, l'«affaire» est lancée, relayée, nourrie avec, souvent, des relents de «conspirationnisme».


Campagne agressive

Qui est Philippe Karsenty ? Sans doute par modestie, l'homme, né en 1966, reste très évasif sur sa biographie. Il a «fait une école de commerce», travaillé «dans la finance», il lui arrive encore de «s'occuper de fusions-acquisitions à (ses) moments perdus mais l'«affaire» lui a «bouffé la vie». Ce grand brun sympathique et doté d'un bon bagout, est par ailleurs adjoint à l'actuel maire de Neuilly-sur-Seine, chargé des nouvelles technologies ; il «donne aussi des conférences sur la géopolitique en Europe et aux États-Unis».

Philippe Karsenty a fondé Media-Ratings en 2004. Il a imaginé une méthode à prétention scientifique pour évaluer la crédibilité des supports d'information et l'a baptisée «Philtre», acronyme de précision, homogénéité, indépendance, liberté, transparence, responsabilité, exhaustivité. Il revendique l'autorité morale d'un «conseil consultatif composé de personnalités indépendantes qui (…) ont démontré leur intégrité et leur indépendance intellectuelle». Depuis 2004, le site de la société indique que leur «liste sera rendue publique ultérieurement». Au téléphone, M. Karsenty consent à révéler l'identité de «deux d'entre eux» : Michel Bongrand, ancien conseiller en communication, notamment, de Jean Lecanuet et Raymond Barre, et Francis Balle, universitaire spécialiste des médias, qui témoignera en faveur de M. Karsenty sans se prévaloir de sa qualité de «conseiller consultatif».

Ne pouvant rester inertes contre la campagne agressive qui se propage sur la Toile, France 2 et Charles Enderlin poursuivent M. Karsenty en diffamation. Le procès, fin 2006, se solde par la déconfiture du directeur de Media-Ratings, condamné à 1 000 € d'amende. Les attendus sont sévères : «Le prévenu, écrit le tribunal, en reprenant à son compte, sans distance ni analyse critique de ses propres sources, la thèse d'une mise en scène à des fins de propagande (…) a manqué à l'exigence de sérieux attendu d'un professionnel de l'information».

Le condamné fait appel. La cour rend, en mai 2008, une sentence qui lui permet de rebondir. Certes, l'arrêt entérine que la diffamation est constituée. Certes, il stipule que «le prévenu ne peut prétendre démontrer» la nature frauduleuse du reportage. Mais les magistrats estiment que M. Karsenty a agi de bonne foi, qu'il a réalisé une enquête fouillée et versé des pièces abondantes. Au nom de quoi il est relaxé. Le directeur de Media-Ratings bénéficie ainsi de la loi de 1881 qui garantit la liberté de parole des journalistes, ces journalistes que M. Karsenty passe à son «Philtre» sans indulgence. «Cet arrêt, estime un avocat parisien spécialiste du droit de la presse, s'inscrit dans la droite ligne de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme».

«Il existe un véritable questionnement sur ce dossier, avance prudemment Me Patrick Maisonneuve, conseil de Philippe Karsenty. L'audience a montré que les tirs ne pouvaient pas venir des positions israéliennes. En outre, l'agonie de l'enfant n'a pas été filmée, contrairement à ce qui a été dit. Sur ce point, Charles Enderlin n'a pas apporté de réponse convaincante.» Il est vrai que le correspondant et sa chaîne ont, à tout le moins, fait preuve d'imprudence en affirmant ce qu'ils ne pouvaient démontrer. Mais n'étaient-ils pas, eux aussi, de bonne foi, rendant compte de faits confus qui se sont soldés, au fil des années de l'Intifada, par la mort de près d'un millier d'enfants ?

France 2 a formé un pourvoi en cassation. En attendant la décision de la juridiction suprême, les partisans de M. Karsenty jubilent. L'intéressé, qui se défend avec véhémence d'être proche de l'extrême droite israélienne, comme le prétendent certains de ses détracteurs, livre une interprétation personnelle de l'arrêt de la cour d'appel : «Il est accablant pour France 2, on a démontré tout ce qu'il fallait démontrer.»


Des répercussions en Israël

Et l'affaire prospère. Le Crif demande dès le 16 juin à l'Élysée d'intervenir : la conférence de presse de ce matin a pour but d'accentuer la pression. «Nous ne souhaitons pas que notre action soit liée à celle de Philippe Karsenty, qui n'a aucune responsabilité d'aucune sorte dans l'appareil du Crif», tempère un porte-parole de l'organisation. Une pétition de soutien à Charles Enderlin circule, signée par quelque deux cents personnes. Le journaliste débat publiquement avec Elie Barnavi, personnalité également respectée et ancien ambassadeur d'Israël en France, qui met en doute le drame de Gaza.

La controverse, bien sûr, a des répercussions dans l'État hébreu : la Haute Cour de justice vient de rejeter l'appel d'une association de droite, Shurat HaDin, visant à retirer sa carte de journaliste israélienne à Charles Enderlin. Mais la Haute Cour précise que sa décision «n'implique pas une prise de position concernant la fiabilité du reportage».

«Si Mohammed al-Dura est vivant, nous présenterons des excuses au monde entier», promet Arlette Chabot. «Nous n'avons pas pu identifier l'enfant du reportage, nous ne savons pas qui il est, nous ne pouvons donc pas le retrouver», réplique M. Karsenty. «Son père Jamal, qui avait reçu la visite du roi de Jordanie, accepte l'expertise de ses blessures, l'exhumation de son fils et un test ADN», poursuit Mme Chabot. «Nous avons récupéré le dossier médical de Jamal al-Dura, objecte Philippe Karsenty. Il a été attaqué à coups de hache en 1992 par des islamistes, et non blessé par balles en 2000. Une expertise médicale ? Pourquoi pas, à condition qu'elle n'ait pas lieu sur place. Quant à l'exhumation, il est possible que Jamal al-Dura ait perdu un enfant un jour»… Il appartient à la Cour de cassation de trancher.

 

Alain Barluet et Stéphane Durand-Souffland

 

© Le Figaro

 

 

Mis en ligne le 2 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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