28 juin 2008
The Weekly Standard Volume 013, Issue 41 (
Original anglais : "L'Affaire Enderlin: Being a French journalist means never having to say you're sorry".
Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org
Paris
Pour comprendre laffaire Al-Dura, il est utile de garder une chose présente à lesprit : En France, vous ne pouvez pas reconnaître avoir fait une erreur. Cest un pays où la loi des Jeux du Cirque romain sapplique encore : Vae victis ! Malheur aux vaincus. Si vous tombez, cest le signal de la mise à mort [1]. Ce nest pas pour rien que Brennus était un Gaulois [2]. Ses modernes héritiers français ne savent pas bien sexcuser, ou ne le font pas du tout, sils peuvent sen dispenser. Pourquoi le feraient-ils ? Ce serait un aveu de faiblesse. Vacillez, et vous devenez la victime toute désignée.
Ainsi, dans le cas de Mohammed al-Dura un garçon palestinien de 12 ans, censé avoir été tué par des balles israéliennes durant un accrochage dans la bande de Gaza, le 30 septembre 2000 -, il ne fallait réellement pas sattendre à ce que le journaliste Charles Enderlin, correspondant de longue date de la chaîne de télévision France 2, qui avait diffusé le reportage dinformation de 59 secondes, admette immédiatement avoir assemblé en hâte les images de la séquence sensationnelle fournie par le cadreur palestinien habituel de la chaîne, sans vérifier quelles balles, en fait, avaient tué, ou navaient peut-être pas tué le garçon.
Dans les huit années subséquentes, la petite silhouette de Mohammed al-Dura, recroquevillé à côté de son père accroupi, devint lemblème de la seconde Intifada. Limage de « lenfant martyr » apparut sur des affiches, des sites Web, des timbres-poste, et des plaques de rues, dans tout le monde musulman, du Mali à lIndonésie, suscitant lynchages et explosions-suicide. Les autorités israéliennes prirent dabord plus ou moins pour argent comptant le reportage français et déplorèrent, avec gêne, la mort de lenfant, dans un communiqué hâtif (« Pour autant que lon puisse en juger lenfant a été atteint par un de nos tirs »). Dautres, toutefois, nétaient pas aussi catégoriques.
Ils analysèrent et scrutèrent chacune des 59 secondes du film et tous les recoins du lieu, à la recherche dindices, dangles balistiques, de mouvements improbables et de motivations cachées. Le film montrait les deux protagonistes cherchant à se protéger des tirs, puis, plus tard, effondrés, quoique sans trace de sang ni de blessure. Quand des voix de plus en plus convaincantes commencèrent à mettre en question, à tout le moins, lorigine des tirs lemplacement du petit poste israélien rendait pratiquement impossible que Mohammed et son père, ce dernier censé avoir été blessé, aient été atteints par des balles israéliennes -, il en prit six semaines au porte-parole de larmée israélienne pour affirmer, dans une interview, que « les deux versions de lincident [sont] possibles », et deux mois supplémentaires pour quune enquête officielle soit diligentée.
Entre temps, Enderlin et ses patrons de la chaîne dEtat France 2, qui avaient distribué gratuitement leur reportage dans le monde entier, refusaient de répondre aux questions. Ils sopposaient catégoriquement à la demande de soumettre lentièreté des 27 minutes de rushes filmés cet après-midi-là par le caméraman, ou à la reconnaissance de la moindre possibilité derreur, et jouaient au ping-pong, à la manière classique dont les administrations brouillent les pistes. (Le "Il ne sagit pas tant du crime, que de la dissimulation de la vérité", nest toujours pas entré dans la mentalité française). Il en a pris deux ans à Enderlin pour donner sa première interview à une collègue bienveillante, Elisabeth Schemla, la respectable rédactrice en chef du site Proche-Orient.info, et ancienne rédactrice associée de LExpress, entretien au cours duquel il a confondu "protéger ses sources" et ne pas communiquer la bande vidéo. (Confidence personnelle : jétais, à lépoque, rédactrice en chef adjointe de Proche-Orient.info.)
Même un documentaire dune heure, réalisé en 2002 par la présentatrice allemande primée, Esther Schapira - qui travaille pour la Première Chaîne de la télévision dEtat allemande -, na pas réussi à faire une brèche dans la position de France 2. Se tenant volontairement à lécart de théories plus sujettes à controverses, le travail de Schapira mit un terme à la théorie selon laquelle "des balles israéliennes avaient tué Mohammed al-Dura". Comme E. Schemla lui demandait pourquoi la télévision française ne diffusait pas le film de Schapira, Enderlin se déroba :
« Je ne décide pas de ce que la chaîne diffuse. Jai des patrons, il y a des responsables au-dessus de moi
une hiérarchie professionnelle. »
Solidement campé sur une réputation depuis longtemps honorable, Enderlin, journaliste chevronné et Israélien titulaire de la double nationalité (française et israélienne), qui a passé la majeure partie de sa vie dadulte dans la même fonction, navait jamais imaginé que laffaire al-Dura le poursuivrait. Il était couvert par ses supérieurs hiérarchiques, ce qui lui conférait la sérénité dun adepte du Zen, chose possible dans les grands organismes français dont lesprit, de la base au sommet, est resté profondément et fondamentalement le même depuis la Cour du Roi Soleil [Louis XIV]. Sa couverture dIsraël et de lAutorité palestinienne, quoique régulièrement critiquée par les groupes pro-israéliens, est hautement estimée par ses pairs. Il a réalisé une série documentaire bien informée sur les Accords dOslo, le processus de paix et les négociations de Camp David, en parallèle avec un livre qui a été publié en anglais ; et même si lon peut arguer quil est trop proche de certaines de ses sources (quelques partenaires des négociations de paix ont en fait eu des discussions dans le Bureau de France 2, mis à leur disposition par Enderlin pour servir de terrain neutre et discret), ce fut une réalisation remarquable. Il était dans lordre des choses quun tel personnage ne puisse être sérieusement mis en difficulté par une bande dactivistes, ou de minables blogueurs, qui, de derrière leurs écrans dordinateurs, mettaient en cause son jugement professionnel. Quand il écarta les accusations de dissimulation [de certaines parties des rushes] en expliquant quil avait choisi de « ne pas montrer lentièreté de la scène de lagonie de lenfant », qui eût été « intolérable », il sattendait tout à fait à être cru sur parole.
Mais les blogueurs et les activistes refusèrent de laisser mourir cette histoire. En fait, lalliance improbable entre, parmi dautres, un professeur dhistoire médiévale de luniversité de Boston, un impétueux ancien directeur financier, et un ancien journaliste du Monde, firent bientôt apparaître des pratiques qui nauraient surpris aucun journaliste ayant lexpérience de travailler dans un Etat totalitaire. La plupart des correspondants étrangers qui couvrent les événements des Territoires palestiniens à partir dIsraël sen remettent aux journalistes, caméramans et cadreurs locaux [3]. Ces nationaux palestiniens ne bénéficient pas des protections habituellement accordées aux journalistes internationaux. Eux et leurs familles sont l'objet de toutes sortes de pressions de la part dun système qui nest pas connu pour son respect des droits humains et des finesses de la liberté dexpression. La fabrication de scènes pour les photographes est une pratique courante.
Le professeur dhistoire médiévale, Richard Landes, un Américain à la voix douce, qui a passé son enfance en France et fait ses études primaires dans une école publique parisienne, devenu maintenant lun des analystes les plus zélés de l'affaire al-Dura, a forgé un terme pour caractériser la manipulation palestinienne des médias : "Pallywood". Il croit que tout lévénement al-Dura a été mis en scène ce jour-là. Utilisant des séquences tournées par dautres caméramans alors présents sur les lieux, il expose sa thèse avec force sur ses deux sites très fréquentés et régulièrement mis à jour (The Augean Stables, et The Second Draft), ainsi que dans dinnombrables articles et interviews.
Entre en scène le bouillant Philippe Karsenty, Juif français qui sest senti si déçu de la couverture, par les grands médias, de la seconde Intifada et des événements du Moyen-Orient en général, quil a abandonné une carrière réussie dans la finance, pour créer une agence dobservation des médias. Son site, Medias-Ratings, soumet la validité des informations de presse sur tous les sujets au test quil appelle "Méthode P.H.I.L.T.R.E.", qui évalue les articles sur les plans "exactitude, cohérence, indépendance, liberté, transparence, responsabilité et exhaustivité". Karsenty se saisit du cas al-Dura et se mit à prendre à partie tous ceux quil considérait comme responsables de la perpétuation dun dangereux mensonge.
Karsenty est un jeune quadragénaire, beau garçon, prompt à la réplique, sérieusement accro au téléphone cellulaire, qui a une foi inébranlable dans la mission quil sest attribuée. Il sest fait des ennemis parmi ses amis avec autant de brio quil sen est fait au sein de lestablishment français. (Il y a chez lui quelque chose du poulbot qui sonne aux portes des immeubles voisins). Il a été lobjet dattaques tant de la part de divers dirigeants juifs, que de la directrice de linformation de France 2, Arlette Chabot, dEnderlin, et du président de France 2, Patrick de Carolis, ainsi que dun tas de politiciens. Il recourt régulièrement à des expressions telles que « Je vais lenterrer ! », et « Je vais mettre fin à la carrière de ce bâtard [qui fait preuve de] connivence ». Il est un peu fou, mais on peut faire valoir que beaucoup de saints et de héros létaient un peu également si Jeanne dArc avait été plus heureuse dans son village de Lorraine, il est vraisemblable que nous autres, Parisiens, parlerions tous anglais aujourdhui.
Karsenty nest pas un saint, mais cest le mélange spécial, en lui, de bravade, de ténacité, de testostérone, et dévidentes mauvaises manières, qui a finalement fait vaciller France 2. (Quand je lai rencontré, je me suis remémoré lancien sénateur de New York, Alfonse dAmato, qui se glorifiait de son surnom de "bouledogue de Brooklin", et à qui la Commission bancaire du Sénat laissa la bride sur le cou, dans laffaire des Banques suisses qui refusaient de dévoiler le nombre et létat des comptes des victimes de lHolocauste. Jusqualors, les banques avaient eu affaire à des délégations courtoises, dirigées par des personnalités affables comme Paul Volcker, ancien président de la Réserve Fédérale, et Stuart Eizenstat, ancien sous-secrétaire dEtat. Ils navaient abouti à rien. DAmato sans prendre de prisonniers, débloqua le processus en quelque deux mois.)
En tout cas, il y a deux ans, après que Karsenty ait publié trop de libres opinions concernant l « infâme bobard » de laffaire al-Dura, France 2 lui intenta un procès en diffamation. Dans un pays où les juges sont des fonctionnaires publics, le premier jugement surprit peu dobservateurs : on avait rendu un verdict favorable à linstitution, France 2, et statué que le profane Karsenty, devrait payer 1 euro de dommages aux plaignants, une amende de 1 000 euros, et 3000 euros supplémentaires de frais de justice. Même en tenant compte du tarif relativement modéré qui a cours en France, cétait un coup de règle sur les doigts. Karsenty prit le risque dinterjeter appel.
La Cour dappel a siégé le mois dernier et demandé la preuve à couper le souffle, à savoir : les fameuses 27 minutes de la séquence originale non montée, de France 2, que même Enderlin navait pas vues quand il avait envoyé son sujet pour les informations du soir. (Son caméraman palestinien, Talal Abu Rahma, lui avait envoyé par modem environ 6 minutes [de prises de vues] aux fins de réalisation de la séquence pour les informations.) En traînant les pieds, France 2, remit finalement [au Tribunal] 18 minutes de film. (Dans le système judiciaire français ce quon appelle "outrage à magistrat" nexiste pratiquement pas.) La projection de ce film causa un instant de stupeur, quand les juges, jusqualors blasés, sassirent et commencèrent à regarder, puis annoncèrent une suspension daudience, pour demander ensuite à France 2 la totalité des rushes. Cela savéra être un tournant du procès.
Karsenty vint à laudience lourdement chargé dune tonne de documentation, dont un rapport balistique de 90 pages. Outre tout cela, la curiosité du tribunal fut attirée sur un article dopinion de 2005, rédigé par deux journalistes de lestablishment, Denis Jeambar, alors rédacteur en chef de LExpress (équivalent français de Newsweek), et Daniel Leconte, responsable des documentaires dinformation pour la chaîne culturelle gouvernementale franco-allemande, Arte (une sorte de PBS [Service public de diffusion]), lun et lautre peu susceptibles dêtre impliqués dans cette indigne empoignade. Sur lincitation de lancien journaliste du Monde, Luc Rosenzweig qui sétait pris dun grand intérêt pour laffaire et avait commencé à écrire à son propos pour la petite équipe dinformation de presse, Mena -, Jeambar et Leconte avaient, dès 2004, demandé à France 2 de leur montrer les rushes bruts originaux. Consciente de linfluence de Jeambar et de Leconte sur lestablishment, France 2 avait fait pour eux ce quelle avait refusé de faire pour dinnombrables autres, et leur avait montré, ainsi quà Rosenzweig, les 27 minutes de film.
Ce qui se produisit alors est typique du comportement de la chatte sur un toit brûlant, quont même de fortes personnalités françaises quand elles sont confrontées à une sorte de violation dun ordre de préséance, non exprimé mais bien connu, quont les élites ici. Alors que Jeambar et Leconte prenaient leur temps pour réfléchir à ce quils avaient vu, Rosenzweig eut limpudence denvoyer un article à la Ména, dans lequel il décrivait les mises en scène, visibles sur la bande juste avant le tir fatal. On pouvait voir des Palestiniens transportés dans des ambulances sur des brancards, réapparaître sans la moindre blessure, le tout dans une atmosphère de carnaval, avec des enfants jetant des pierres devant la caméra, en dépit de ce qui était supposé être une situation tendue. La bande montrait des coups de feu occasionnels et non des tirs continus. De ce grand cirque général enregistré sur le film de Abu Rahma, la Ména concluait que tout lépisode avait été mis en scène.
Le fait davoir été devancés par Rosenzweig irrita Leconte et Jeambar. Ils exprimèrent leur mécontentement dans une libre opinion, parue en 2005 dans le journal de centre droit, Le Figaro. Ils consacrèrent une si grande partie de larticle à dénoncer Rosenzweig, laudace quil avait eue de rendre compte en avant-première de ce quil avait vu en compagnie de ceux qui lui étaient supérieurs [dans le monde de la presse], ainsi que les conclusions quil osait tirer de manière indépendante, quil était facile doublier un fait capital : Jeambar et Leconte eux-mêmes admettaient que la bande montrait des Palestiniens simulant diverses actions de tirs et de débandades, ils relataient quils avaient plaisanté à propos de ces scènes avec les responsables de France 2, qui leur faisaient visionner la bande.
Tous ceux qui assistaient à cette projection pour visiteurs illustres et dirigeants de France 2, relate léditorial, étaient tombés entièrement daccord sur le fait quil était impossible de déterminer doù venaient les balles, mais quil était hautement improbable quelles aient pu provenir du poste israélien. Plus décisif encore, Jeambar et Leconte avaient également pris Enderlin en flagrant délit de mensonge (ou, comme ils lont exprimé aimablement, d « extrapolation ») :
« Nulle part sur la bande, il ny avait d'agonie insupportable" », écrivaient-ils. « Elle navait pas été coupée, elle nexistait tout simplement pas. »
Cet article paru dans Le Figaro avait eu peu dimpact lors de sa parution, mais il savéra constituer un des éléments cruciaux de la contestation, par Karsenty, de la version des événements, donnée par France 2. Il gagna son appel. Larrêt, rendu le 21 mai, déclarait quil avait agi de bonne foi, en tant que commentateur de presse, et quil avait présenté un « ensemble cohérent de preuves », bien que la supercherie nait pu être définitivement prouvée. La juge notait également « des incongruités et des contradictions insupportables dans les explications de Charles Enderlin », dont la comparution devant un tribunal constituait sa première déposition sous serment, dans cette affaire.
On se serait attendu à ce que la réputation professionnelle dEnderlin subisse un dommage suite à tout cela. Erreur. En moins dune semaine, une pétition fut rapidement lancée par ses amis, dans le Nouvel Observateur, le plus important hebdomadaire dinformation de gauche en France. La pétition ne laisse aucune place à lambiguïté, ni au moindre doute, elle appelle la position soutenue avec véhémence par Karsenty, mais largement documentée, une « campagne de sept années de haine », dont le but est de ruiner « lhonneur professionnel » dEnderlin. Dans le paragraphe introductif, elle affirme catégoriquement que Mohammed al-Dura a été tué « par des tirs venant de la position israélienne ». Elle exprime son extrême étonnement dune décision judiciaire
« qui accorde à des négationnistes obstinés, ignorants des réalités locales et sans expérience journalistique, la même crédibilité quà un journaliste, connu pour son travail rigoureux».
Elle dit sa crainte que cette décision chose choquante et horrible !
« permette à quiconque, au nom de la bonne foi et dun prétendu droit de critique et de ce quon appelle la liberté dexpression, de salir en toute impunité lhonneur et la réputation de professionnels de la presse. »
Suivent les noms de plus de 300 journalistes pardon, « professionnels de la presse » - et de centaines dintellectuels plus hétérogènes (sous lintitulé "Personnalités"), ainsi quun tas de simples surfeurs du Web ("Internautes"). Notons, ici encore, qualors que les journalistes sont cités dans un ordre apparemment alphabétique, le responsable éditorial dun conglomérat de presse voisine avec un modeste journaliste de magazine de voyage la distinction majeure entre pros et profanes est maintenue. Cest comme si la controverse qui fait rage depuis huit ans était devenue non pertinente. Aux "professionnels de linformation", considérés comme ayant raison par définition, il nest pas question de demander des comptes. La corporation serrait les rangs.
En parcourant la longue liste (à laquelle de nouvelles signatures sajoutent chaque jour, sur le site du Nouvel Obs), jai fait lexpérience de ce genre dinstant où votre vie défile en un éclair devant vos yeux. Il y avait les noms de gens de tous les magazines ou journaux dans lesquels javais travaillé ; de gens avec lesquels javais été formée ; de gens qui avaient été mes copains avant que la vie nous jette dans différentes directions ; et de gens que javais vus pour la dernière fois la semaine davant. Franchement, cétait effrayant comme à Stepford [4].
Je décidai dappeler autant de personnes dont les noms métaient familiers, quil me serait possible. Je savais, ou croyais savoir, doù venaient ces gens. Pourquoi avaient-ils signé ? Poser la question pouvait être gênant, me dis-je, mais nest-ce pas notre travail que de poser des questions ?
Il savéra en effet, que cétait tout à fait gênant. Jen suis venue à reconnaître le moment où, après la salutation de la "voix-de-votre-passé", le blabla du genre "où-travaillez-vous-à-présent", et les évocations nostalgiques danciens rédacteurs, collègues, concurrents, preneurs de copie ("cest entièrement fait à lordinateur maintenant, sans que personne ne vous dise que votre prose est incompréhensible !"), jarrive tout près du sujet. Quand je commence à expliquer que jécris un article sur laffaire al-Dura et que je me demande pourquoi ils ont signé la pétition, je reconnais immédiatement la pause révélatrice, linstant du « Mon Dieu, elle sest fait avoir par la Scientologie ! Elle est passée dans le camp des cinglés ! », après quoi tout lexercice consistera à me raccrocher au nez le plus vite possible.
Et puis, il y a ceux qui, comme la rédactrice du département étranger dun magazine libéral, avec laquelle, 25 ans auparavant, javais passé des soirées de beuveries, au cours desquelles nous déplorions les défauts de nos petits amis respectifs, et qui maintenant se débarrassait de moi comme dun inconvénient.
« Jai pas beaucoup de temps, trop de pages à publier, un employé en congé de maladie, cest vrai, pourquoi poses-tu de telles questions, jai une semaine catastrophique, je ne peux vraiment pas te parler jusquà
ben, vendredi, mais tu auras donné ton article, dici là, nest-ce pas ? »
« Oh, non, vendredi, il sera encore temps." (Déception perceptible sur la ligne.)
Jai appelé le vendredi suivant nayant accès quà sa boîte vocale, jai actionné la fonction 'rappeler sans interruption', jusquà ce que jobtienne un grognement dagacement en réponse à ma salutation.
« Je suis en interview, je ne peux pas parler, jai rien à dire ».
Clac.
Et puis, il y a eu le fameux Jon Randal, 75 ans, ancien correspondant étranger à Paris du Washington Post, un spécialiste du Moyen-Orient, que jai admiré durant les années où jétais une journaliste inexpérimentée. Il ma expliqué sur un ton tranchant quil considérait tout cela comme un dangereux courant américain de
« groupes de pression vindicatifs, qui fourrent leur nez dans les organes de presse, et qui ont malheureusement franchi lAtlantique maintenant. »
(Ayant vécu à Paris durant plus de 40 ans, Jon est devenu effroyablement Français.)
« Les Américains ont subi la pression de gens de cette sorte pendant un certain temps, mais la France avait lhabitude dêtre exempte de ce genre de choses. [Ces groupes] sont paranoïdes, ils sont têtus, ils nabandonnent jamais, ils sapent lénergie des bons journalistes. Je ne veux pas penser à tout largent que France 2 a dû dépenser pour défendre sa cause. Charles Enderlin est un excellent journaliste ! Même sil sagissait de la question de lenfantement par la Vierge Marie, jinclinerais à le croire. Un homme tel que Charles ninventerait certainement pas une histoire. »
« Mais, tentai-je, de faire remarquer, il y a labsence de lagonie de lenfant sur la vidéo. »
« Sottises. Les télévisions ne montrent pas la violence extrême. Vous le savez. Ecoutez, je ne sais pas de quel côté vous êtes dans cette affaire. »
« Jessaie de comprendre le sens de tout cela. »
« Je voudrais que vous appeliez Loren Jenkis, mon ami de NPR [National Public Radio ?] ; appelez David Greenway, du Boston Globe ; ils vous parleront des groupes de pression. »
Cétait un autre sujet ; je navais plus le temps et je nai pas appelé.
Même cas de figure concernant le journaliste expérimenté du Figaro, qui pense que Charles Enderlin est tout simplement le meilleur journaliste en poste au Moyen-Orient.
« Ces gens, ceux qui lattaquent, ce sont des extrémistes de droite, nest-ce pas ? Vous ne pouvez prendre au sérieux tout ce quils disent. »
Je concédai que limposture nétait pas prouvée, mais [jinsistai sur le fait que] les tirs venaient, selon toute vraisemblance, du côté palestinien.
« Esther Schapira
»
Soupir de désapprobation.
« Pas très sérieuse, non ? » [En français dans le texte.]
« Oui, mais pourtant, Schapira vient juste de recevoir le Prix Europe 2007 pour son documentaire sur le meurtre de Theo Van Gogh et a été nominée pour le prix Banff Television 2008. »
Petit borborygme de surprise polie. Même topo, rien de ce quil avait entendu jusquà maintenant ne le convainquait ni nétait susceptible de le convaincre de changer davis.
Puis, il y a eu celui qui insistait avec véhémence pour quon ne le cite pas, ni quon le décrive de quelque manière que ce soit, au point que je ne devais même pas mentionner son sexe.
« Ecoutez, toute cette affaire a été un cauchemar pour Charles. Il a reçu des courriers haineux, sa femme a été menacée, il est au bord de la dépression nerveuse. Vous voulez la vérité ? Je ne vais pas chercher des échappatoires. Jai signé en faveur de Charles. Très franchement, je pense quil a réalisé sa séquence à la dernière minute et quil a été négligent, ensuite, il na pas voulu reconnaître quil sest fait avoir. Un film dune minute, et tout sest emballé à partir de là. Nindiquez rien qui puisse permettre de midentifier, je ne voudrais pas quil pense que je ne crois pas, à 100 %, à ce quil dit, ça le démolirait. »
Ça au moins, cétait tout à fait honnête.
Autre signataire impénitent : Jean-Yves Camus, politologue et expert de l'islam radical, avec qui j'avais travaillé à Proche-Orient.info, et qui ne voyait pas dinconvénient à être cité nommément.
« Est-ce que je pense que Charles Enderlin a manqué une bonne occasion de reconnaître demblée son erreur et de sépargner ce tourment ? Naturellement. Vous savez avec quelle rapidité nous travaillons ? Un type envoie ses images de Gaza, il lui dit que les Israéliens ont abattu lenfant : il le croit je veux dire, même le porte-parole de lArmée de Défense dIsraël la cru ! Mais vous ne pouvez pas avouer cela deux ans après les faits. Cest trop tard, cela signifierait que vous abdiquez. Charles a un superbe emploi, il approche de la retraite. Je ne pense pas qu'il voulait faire basculer le bateau. Vous connaissez Charles, il a toujours été sensible au statut ; il aime être le représentant de France 2 en Israël. De plus, ces gens rivés à leurs ordinateurs, ce ne sont pas de vrais journalistes, nest-ce pas ? On ne peut rentrer de sa journée de travail, bloguer la nuit et simaginer quon est devenu un journaliste. Cela ne marche pas comme ça. Il y a des normes. »
« Alors, demandai-je, pourquoi signer un texte qui émet catégoriquement lopinion dangereuse que Mohammed al-Dura a été abattu par les Israéliens, si vous ne le croyez pas ? »
« On me la demandé ? Cétait pour soutenir Charles. Savez-vous que sa femme est Danielle Kriegel ? Cest la fille dAnnie Kriegel [grande universitaire anti-communiste, aujourdhui décédée], la sur de Blandine [philosophe et ancienne assistante de Chirac à lElysée], la belle-sur dAlexandre Adler qui écrit sur la géostratégie et la politique dans la plupart des journaux français de qualité, hôte pérenne dentretiens de haute qualité culturelle]. »
Avec toutes ces lettres de noblesse, le halo de respectabilité qui entoure Charles Enderlin atteignait lopacité de la nuée obscure. Je fis une dernière tentative.
« Naviez-vous pas la possibilité de demander que la pétition soit amendée ? Ou de lancer votre propre pétition ? »
Réponse de Camus, sur le ton de quelquun qui a trop de pain sur la planche pour soccuper de détails secondaires :
« Trop compliqué. »
Nous prîmes date pour un déjeuner dans deux semaines et raccrochâmes.
A lautre extrémité de léchelle, il y a eu lavocat-vedette, avancé en âge et quelque peu intimidant, Theo Klein, qui, 20 ans auparavant, avait été président du CRIF, le Comité officiel représentatif des Juifs de France. Je lappelai et lui remémorai quil avait eu lamabilité de minviter à sa réception pour le Bicentenaire de la Révolution Française, en 1989. (Son bureau était situé sur les Champs Elysée, et cétait le lieu rêvé pour assister à la parade organisée par Jean-Paul Goude, et pour entendre Jessye Norman, drapée dans un drapeau français géant, chanter à pleins poumons la "Marseillaise".) Theo Klein accueillit aimablement mon appel, et entra dans le vif du sujet.
« Bon, peut-être quaprès tout, les balles nétaient pas israéliennes, mais si quelque chose a été truqué, je suis sûr que Charles na rien à y voir. Cest un journaliste remarquable. Je le respecte et je suis sûr que cest plus important que de savoir si une balle venait de droite ou de gauche. Après tout, beaucoup denfants palestiniens ont été tués au cours de lIntifada. Vous savez, les Israéliens nont pas fait la moitié du bruit quont fait les Français autour de ça. »
Il était scandalisé
scandalisé par larrêt du tribunal.
En tant que fille et petite-fille davocats moi-même, je lui rappelai poliment quil nétait pas dusage, en France, de critiquer une décision de justice. Il changea de sujet, comme sil avait été piqué au vif.
« Vraiment, je trouve déplorable que des gens sacharnent comme ça contre Charles Enderlin. Il a souffert, vraiment souffert. Et sa pauvre femme
Il fut un temps où ils voulaient émigrer en Amérique, vous vous rendez compte ? »
« Mais, suggérai-je, en fait, ce sont les Américains qui ont rectifié le plus derreurs des journalistes. »
« Sûrement pas après tant de temps ? »
« Même très longtemps après. Des rectifications ont été dûment insérées sur les sites Web des journaux, pour éviter que des métastases derreurs factuelles ne se répandent. »
Maître Klein sétonna un moment dune telle rigueur. Elle lui semblait, pourrais-je dire, un peu futile. En ce qui le concernait, comme presque tous ceux auxquels javais parlé, il accordait bien moins de valeur aux faits quà la réputation. Pourtant, je décidai de revenir sur ce terrain-là, une dernière fois.
Ny avait-il pas quelque doute sur la réalité du tir fatal ? Pourquoi avoir signé ce texte ?
« Ma chère », dit Theo Klein, dune voix extrêmement lasse. Je nai pas lu cette pétition. Jai une dégénescence rétinienne de la macula. Je ne peux plus lire. »
Anne-Elisabeth Moutet
© The Weekly Standard
* Anne-Elisabeth Moutet est journaliste politique à Paris et contribue souvent aux programmes de la BBC.
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Notes du Traducteur
[1] Littéralement : le pouce vers le sol. Lorsque un gladiateur était réduit à limpuissance par son adversaire, ce dernier ne le tuait que si le président des Jeux du stade lui adressait le signe fatal, dont le sens se passe de commentaire.
[2] Pour comprendre lallusion, il faut se souvenir de lépisode suivant, réel ou légendaire. En 390 avant notre ère, après avoir assiégé Rome et lavoir réduite à la famine, Brennus, le chef Gaulois vainqueur, accepte de traiter avec le tribun militaire romain, Quintus Sulpicius : il lèvera le siège de Rome contre le versement d'une forte rançon, 1 000 livres d'or (soit 327,45 kilos). Une grande balance est alors installée sur une place de Rome ; afin d'alourdir encore la rançon, les Gaulois y placent des poids truqués. Devant les protestations des Romains, Brennus ajoute encore à leur déshonneur en jetant son épée sur la balance et en prononçant ces mots célèbres : "vae victis" (malheur aux vaincus). (Daprès une page Web privée).
[3] Voir, entre autres: Fiamma Nirenstein, "Les journalistes et les Palestiniens", Contemporary Magazine, janvier 2001.
[4] Allusion à un film fantastique, adapté dun roman de Ira Levin, « Les épouses de Stepford, relatant les mystérieuses transformations des épouses des hommes de Stepford, faisant delles des créatures robotisées, stéréotypées, soumises, et privées de leur personnalité antérieure. Voir, entre autres, sur le site (en anglais) de Wikipedia, larticle "The Stepford Wives".
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Mis en ligne le 30 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











