21/06/08
GUY MILLIERE, SURVIVRE A AUSCHWITZ, Cheminements, Paris, avril 2008.
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Présentation de l'éditeur
Je pense que l'horreur absolue qui s'est trouvée symbolisée dans le mot Auschwitz n'est pas si ancienne puisqu'elle s'est déroulée voici un peu plus de six décennies seulement. Je pense que, quand bien même il y a eu d'autres actions d'horreur barbare sur la planète, celle-là nous concerne tout particulièrement parce qu'elle a eu lieu non pas sur une terre lointaine, très éloignée de l'Occident, mais ici, en Europe, là où est née la civilisation occidentale. Et je pense aussi que nous n'avons encore qu'à peine mesuré la dimension la plus vertigineuse de ce que signifie l'horreur la plus absolue, commise au cur de l'Europe, par des Européens, au nom d'idées nées en Europe. On a parlé de repentance sur une multitude de sujets. On a parlé de la nécessité d'en finir avec la repentance. Il ne s'agit pas, là, de se repentir. Il s'agit de savoir et de garder vivant le souvenir de ce qu'on sait. Il s'agit aussi, je le dis, du caractère unique et incomparable de l'horreur absolue qui s'est trouvée symbolisée par le mot Auschwitz. Ce fut la seule tentative d'élimination totale, absolue, systématique de tout un peuple, la seule tentative à s'être trouvée planifiée, organisée administrativement par un appareil d'État entier, la seule à avoir été organisée industriellement dans un pays développé. Le Crime commis par des millions d'Européens au milieu du XXe siècle contre le peuple juif fait de l'antisémitisme bien davantage qu'une forme de racisme : une complicité de l'esprit avec le Crime le plus immonde à avoir été commis sur cette terre.
Biographie de l'auteur
Guy Millière, universitaire, économiste et géopolitologue est président de l'Institut Turgot. Il est l'auteur de nombreux livres, dont L'Amérique-f (F.X. de Guibert), Ce que veut Bush (La Martinière), Pourquoi la France ne fait plus rêver (Page après page). Il a reçu le prix du livre libéral pour l'ensemble de son oeuvre.
EXTRAITS
Le voyage se faisait dans des conditions difficiles, extrêmement difficiles. On embarquait à Marseille sur de vieux bateaux affrétés de manière plus ou moins clandestine. On dormait sur le pont ou dans les coursives. On devait se cacher sous des bâches quand des avions de surveillance sapprochaient dans le ciel. La nourriture était rare et rationnée, mais on pouvait supporter les privations : on avait vécu bien pire. « Lorsquon venait de là où on venait », ma dit Simon, « on pouvait tout supporter ». Les conditions sanitaires étaient désastreuses, mais, en venant de « là où on venait
Il y avait un but, un endroit où on pourrait enfin être chez soi, en finir avec la haine et lostracisme, les persécutions, lopprobre, lignoble injustice, mettre fin à une trop longue errance qui avait conduit un peu plus loin que le bord de labysse. En cet endroit, on naurait pas de maison ou dappartement, mais la maison ou lappartement quon avait eus autrefois nexistaient plus, et avaient été détruits, volés, saccagés, violés. En cet endroit, on naurait pas de famille, mais la famille quon avait eue autrefois avait été broyée, mutilée, reconduite au néant. Alors, on regardait vers lavant, vers le futur, vers ce surcroît de vie quon ne pensait pas avoir et quon avait néanmoins. On rebâtirait. On se créerait une famille encore. On vivrait fraternellement en réinventant tout ce quil restait à réinventer.
Lendroit où on allait navait pas de nom encore. On pouvait en parler en termes bibliques, et dire : Eretz Israel. On pouvait parler de Palestine aussi, puisque cétait lappellation géographique. Cétait la terre ancienne du peuple juif, avant que ne viennent deux millénaires de malheurs et de dispersion. Cétait un lieu que les juifs navaient jamais quitté malgré les épreuves et les multiples tourments.
Hertzl lavait imaginé au temps du procès dAlfred Dreyfus. En finir avec la diaspora, émanciper le peuple juif, lui redonner ses racines, le replacer en une condition dégale dignité avec les autres peuples. Cela avait été un rêve. Un foyer national juif avait été constitué avec laccord des autorités ottomanes. Pendant la Première Guerre Mondiale, le Royaume-Uni avait promis quaprès une victoire sur la Prusse et ses alliés, le foyer national juif pourrait prendre consistance. Arthur James Balfour, au nom du gouvernement britannique avait stipulé, en date du 2 novembre 1917, que « le gouvernement de Sa Majesté considère avec faveur la fondation en Palestine dun foyer national pour le peuple juif ». La « déclaration Balfour » avait ensuite été intégrée dans le traité de Sèvres avec la Turquie et dans le « Mandat pour la Palestine ». Le Royaume-Uni avait ensuite tergiversé, tenté de revenir sur la parole donnée. Lhostilité arabe avait commencé à monter en puissance. Mais. Malgré tout. Le foyer national avait pris forme et consistance. Des terres avaient été achetées et mises en culture. Le désert avait laissé place à des récoltes. Des villes moribondes étaient sorties dun long sommeil. Si lhostilité arabe avait laissé place, sporadiquement, à la violence et au meurtre, et si larmée britannique sétait révélée de plus en plus souvent inamicale, des mouvements dautodéfense et de résistance avaient vu le jour. Cétait possible. Le rêve était en train de devenir réalité. Nul ne pourrait plus le confisquer ou lanéantir.
Lendroit où on allait navait pas de nom encore. Mais le peuple juif savait ce quil était. Il savait quelle était sa longue histoire. Il savait les souffrances, les mots répétés dans les prières. Surtout, il revenait des camps. Il avait vu quau sortir des camps, et, malgré labomination nazie, les haines antijuives étaient toujours là, comme de mauvaises herbes que rien ne parviendrait à éradiquer.
Les soldats britanniques ont tout fait pour arrêter les bateaux. Ils ont menacé de les couler. Ils ont gardé prisonniers ceux qui arrivaient sur les bateaux. Ils ont même conduit des juifs rescapés de camps dextermination vers des camps entourés de fil de fer barbelé sur lîle de Chypre : dans la chaleur, sans eau courante, sans médicaments. Ils nont laissé passer des juifs arrivant en Palestine que contraints et forcés. Ils ont désarmé les juifs qui se battaient tout en fermant les yeux sur les violences arabes. Quand il leur a semblé trop évident que la situation leur échappait et quils ne pourraient décidément pas annihiler la volonté dun peuple qui navait strictement plus rien à perdre et qui avait cette irrépressible volonté de vivre que peuvent avoir seuls ceux qui viennent déchapper aux limbes, ils lont fait savoir, et le gouvernement de Sa Majesté a décidé de confier le dossier aux Nations Unies tout juste créées. Lespoir secret de gens tels quAlfred Bevin était que ce que les troupes britanniques navaient pu faire, les arabes le feraient.
Il nétait pas même certain que les Nations Unies voteraient en faveur dun plan de partition de la Palestine et de la création dun Etat arabe supplémentaire, mais aussi dun Etat juif. Cela sest joué à fort peu de chose. La France a voté en faveur de la partition et donc, de la création dIsraël. Le Royaume-Uni, bien sûr, a voté contre. Les Etats-Unis ont voté pour, parce que Truman était imprégné de valeurs qui le tenaient éloigné de tout ce qui pouvait ressembler à de lantisémitisme, mais son entourage ne partageait pas intégralement ses valeurs. LUnion Soviétique a voté pour, sans que ses motifs aient été, jusquà ce jour, pleinement élucidés.
On sétait battu avant la décision des Nations Unies. On sest battu plus encore après.
Le plan de partition a été voté le 29 novembre de lannée 1947. LEtat juif était petit, bien plus petit quil na été ensuite après quil soit sorti vainqueur de tant dagressions.
Sur la terre du « Mandat pour la Palestine » avait déjà été créé, vingt cinq ans auparavant, lEtat arabe de Tranjordanie. Il sagissait maintenant de créer un second Etat arabe. Le discours dans les terres arabes a été aussitôt quil fallait jeter les juifs à la mer. Des pogroms avaient déjà eu lieu à la fin des années 1920. Des milices de défense juive sétaient constituées. Des mouvements dautodéfense, puis de résistance face à la haine arabe et à lhostilité britannique. Cela avait été la Haganah, dabord. Puis lIrgoun, plus radicale, et dont les dirigeants navaient aucune illusion sur lintransigeance de ce quil faut bien appeler lennemi.
Les combats, en fait, nont pas cessé. Depuis les premières émeutes et les premiers pogroms arabes.
Lorsque, plus de cinq mois après le plan de partition, lEtat dIsraël fut fondé, le 14 mai 1948, ce fut la guerre. La menace dune extermination. Trois ans après quune autre extermination se soit trouvée brisée. Et ceux qui se proposaient de mener à bien la nouvelle extermination, les instigateurs, navaient pas été étrangers à la première extermination. Hajj Ali al Husseini, mufti de Jérusalem nommé à cette position avec lappui des britanniques avait fortement contribué aux violences des années 1920-1930. Il avait ensuite été très actif du côté de Berlin. On lavait vu en compagnie des dignitaires du Reich. Il avait parlé avec enthousiasme de la « solution finale ». Il avait été arrêté, avait étrangement échappé aux autorités françaises, puis était revenu dans la région.
La guerre dura une année entière ou presque. Larmée dIsraël et les volontaires qui lavaient rejointe se sont battus avec peu darmes et de moyens, peu dhommes, mais forts de la volonté de ne pas céder. Plus jamais. Surtout pas après Auschwitz et Wannsee. Un armistice fut signé avec lEgypte dabord, puis avec le Liban et la Jordanie. La Syrie ne céda que le 20 juillet. Ce fut une trêve. Pas la paix. Un simple répit. Grâce au répit, Israël pourra se construire, trouver ses marques et ses forces, sa vigueur démocratique, son dynamisme, constituer son peuple. De vague daliyah en vague daliyah. Le peuple juif aura sa terre et sa liberté, sa patrie.
« Trop tard », me dira Simon. Si lEtat dIsraël avait existé dans les années 1930, les juifs qui voulaient fuir le nazisme auraient eu un endroit où aller et ne se seraient pas trouvés confrontés à une fermeture des frontières. Il ny aurait pas eu la shoah. Six millions de vies sauvées. Six millions
Tous les juifs ne vivent pas en Israël, mais ils savent quil y a Israël et que plus jamais, non : plus jamais
Cela a été très difficile. Cela a coûté le prix du sang, et devoir payer le prix du sang si peu de temps après la shoah, cest un prix très lourd à payer, un prix scandaleusement et atrocement lourd. Des rescapés dAuschwitz qui ont dû garder en eux la volonté de vivre malgré la mort qui vient de tous côtés, et qui doivent user cette volonté de vivre pour faire face à une autre mort quon leur promet. Et lindifférence du monde toujours, léternelle indifférence du monde.
Ceux qui se sont battus navaient pas tous un uniforme, mais ils avaient tous la volonté. Les armes étaient dépareillées, usées, venues don ne sait où, mais ils ne baisseraient pas les armes et ne se rendraient pas.
La décision des Nations Unies sur le « partage de la Palestine » a été prise voici très exactement six décennies. Cela fait soixante deux ans que les derniers survivants dAuschwitz ont quitté les baraquements. En 2005, on a commémoré en Europe. On a beaucoup commémoré. La fin du nazisme qui, comme lont dit divers politiciens allemands a été aussi la « libération » du peuple allemand. Le commencement de la construction dune Europe de la « paix » et de la fraternité où il ny aurait plus jamais de guerre.
On a commémoré à Auschwitz aussi. Des dirigeants de lensemble du monde occidental sont venus. Aucun dirigeant du monde arabe et musulman : cela ne les concernait pas, ont dit des journalistes. Ils nont pas été partie prenante. Raisonner ainsi est laisser de côté trop rapidement la dissémination des idées nazies dans tout le Proche-Orient musulman au cours des six décennies écoulées. Cest laisser de côté aussi que différents nazis ont trouvé refuge en 1945 dans les pays musulmans du Proche-Orient. La shoah est survenue en Europe, mais comment est-il possible daffirmer que cela ne reviendra plus jamais si les idées qui ont conduit à la shoah peuvent perdurer, trouver leur prolongement sous la forme et selon les formulations qui ont conduit à la shoah ? Comment proclamer que la leçon vaut pour le monde entier si une partie du monde fait comme si elle navait rien vu, rien entendu, et rien retenu au point de souffler encore sur les braises qui ont conduit autrefois au Crime ?
« Je ne suis pas là pour parler de ce qui sest passé. Mon seul but est dallumer une bougie pour ma mère dont les cendres sont on ne sait où dans ce camp », a dit Jan Wojciech Topolewski, lun des survivants présents.
« Lhistoire des camps montre que le mal est bien réel, quil doit être appelé par son nom, et quil est nécessaire de lui faire face », a déclaré Dick Cheney, vice-président des Etats-Unis. « Nous devons nous souvenir que lantisémitisme peut commencer avec des mots, mais sarrête rarement aux mots, et que le message de lintolérance et de la haine doit se heurter à une ferme opposition avant quil ne cède la place à des actes dhorreur ».
Un dirigeant allemand a parlé de la nécessité de combattre lantisémitisme en Allemagne, dautres dirigeants européens de la nécessité de combattre lantisémitisme en Europe. « Tout le monde est surpris quune telle chose ait pu arriver, mais elle est arrivée », a déclaré Josep Borrell, Président du Parlement Européen.
Et puis, les commémorations achevées tout est revenu à la normale. En Europe, on parle toujours de « paix » et de « fraternité ». On lutte toujours contre lantisémitisme. Aux Etats-Unis, on ose encore parler du mal, et ce ne sont pas les Européens qui emploieraient des mots semblables. Dans le monde musulman du Proche-Orient, on tient toujours des discours antisémites, et on lit toujours Mein Kampf, même si aucun journaliste occidental ne le dit jamais, et moins encore un homme politique.
Israël a toujours autant dennemis. Au Sud Liban, les miliciens du Hezbollah défilent en faisant le salut que les troupes nazies adressaient à leur Führer. A Gaza, le Hamas perpétue la tradition de Hajj Ali al Husseini. Mahmoud Abbas ne sest, à ce jour, vu poser aucune question sur des écrits négationnistes qui, sils avaient été rédigés en français, auraient pu porter la signature de Robert Faurisson. En Iran, Ahmadinejad, continue à rêver à haute voix dun monde « sans Israël ». Bachar el Assad en Syrie a fait connaître explicitement ses vues lorsquil a reçu le Pape Jean-Paul II et, je dois le dire, celui-ci na pas semblé sen offusquer outre mesure. Cest toujours en Israël, et seulement en Israël quun moment de silence est observé en souvenir de la shoah, et, en Grande-Bretagne, il est question de ne plus évoquer ne serait-ce que lapparence dune « journée de lholocauste », car cela risquerait doffusquer les croyants d « autres religions ». On parle désormais de « peuple palestinien », et on oublie que sur quatre vingts pour cent du territoire initial du Mandat palestinien confié aux Britanniques, un Etat arabe palestinien a été créé, dès 1921, la Transjordanie qui sest ensuite appelée Jordanie. On oublie quen 1947, les Nations Unies avaient proposé de créer un second Etat arabe à côté de lEtat juif, puisque le « plan de partage » des vingt pour cent restants du territoire initial prévoyait, précisément, la création de deux Etats.
Israël ne vit toujours pas en paix, et la guerre que doit affronter Israël nest pas seulement celle qui se mène avec des armes : ailleurs sur la planète, on oublie lhistoire, les faits, la haine subie par Israël et par les juifs au Proche-Orient bien avant la naissance dIsraël. On oublie quavant Israël les juifs ont été persécutés, puis exterminés, et quau moment de lextermination nul ou presque na offert refuge aux juifs. On ne discerne plus en tant dendroits de la planète lessentielle légitimité dIsraël.
Israël est devenu un pays prospère, fécond, fertile, porteur dune lumière que ne savent vraiment que ceux qui laiment et savent ce que cest encore que lamour de lêtre humain pour lêtre humain et pour ce qui, en lui, est plus immense que lui. Les juifs ailleurs de par le monde continuent à quêter lexcellence et à vivre leur vie, leur foi.
Israël a toujours autant dennemis, oui. Les ennemis dIsraël sont peut-être plus nombreux quils ne létaient voici soixante ans. Israël est en guerre et en proie à lagression. Mais Israël vit. Intensément. Et lidée deffacer Israël de la carte restera ce quelle est : un fantasme vénéneux pour psychopathe. Il y a de lantisémitisme dans tout le Proche-Orient musulman, au moins autant quil y a soixante ans, mais les pires antisémites musulmans du Proche-Orient, même sils ne lavouent pas à eux-mêmes, savent aujourdhui, cest toute la différence, quil faut compter avec Israël, et que faute dapprécier Israël, ils doivent au moins respecter Israël et ne pas traiter Israël comme une quantité négligeable.
Mis en ligne le 21 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











