19/03/08
Au moment de visionner les 15 minutes 16 secondes que Charles Enderlin présente pour justifier son commentaire de la mort de Mohamed Al Dura, je me dis que les choses ont bien évolué, depuis le temps, où, seul en France, courant mai 2002, je me suis mis en quête de trouver des réponses à diverses questions que son reportage soulevait. En effet, pour la première fois, il tente de nous présenter une version cohérente des faits et produit des documents dont il pense quils sont la preuve de sa bonne foi.
Fidèle à ma démarche, je me dois de tenir compte de tout ce que je lis et de tout ce que je vois, pour peu que cela apporte quelque chose de nouveau à mon expertise. Sans vouloir minimiser ni les actions de tous ceux qui, depuis, ont poussé France 2 dans ses retranchements (Nahum Shahaf, La Ména, Richard Landes, Philippe Karsenty, etc.) en mobilisant lopinion publique en France, aux Etats-Unis et finalement en Israël, je constate que, depuis la réalisation du film Al Dura lenquête (2002) et depuis la publication de mon livre, Contre-expertise dune mise en scène (2003), les seuls éléments réellement nouveaux proviennent de France 2 :
- Dune part, lacceptation de Charles Enderlin de prendre part à une Commission denquête.
- Dautre part, la présentation de ces rushes devant la 11ème Cour dAppel de Paris.
Je maintiens donc que quelque chose a changé dans la stratégie de France 2, même si la chaîne publique demeure officiellement sur la même ligne interprétative de ce qui sest passé le 30 septembre 2000 à Netzarim. Ce qui a changé, cest quelle ne fait plus la politique de lautruche, quelle se sent profondément interpellée et quelle est sur la voie de la divulgation de tous les éléments qui sont en sa possession, pour peu quils soient interprétés dans un contexte sans a priori.
Au début, France 2 et Enderlin disaient : « circulez, il ny a rien à voir ! », puis, leur attitude a changé. Tout près de reconnaître que le commentaire avait été hâtif, ils ont recueilli, en septembre 2002, du caméraman, un désaveu dune partie essentielle de son témoignage fait, le 3 octobre 2000, sous serment, devant lorganisation palestinienne des droits de lhomme de Gaza, puis ont laissé entendre quils ne savaient plus bien qui avait tué lenfant et blessé Jamal Al Dura. En même temps, aucun journaliste ne les ayant interrogés là-dessus, ils ont laissé filer la possibilité de sexpliquer plus avant, dautant que les accusations de mise en scène commençaient à fuser et que faisant croire que celles qui étaient adressées aux Palestiniens avaient en réalité pour cible leur correspondant à Jérusalem, ils ne voulaient quune chose : en découdre au Tribunal.
Nayant pu trouver quelque motif que ce soit de poursuivre Contre-expertise, alors que ce livre défendait la thèse de la mise en scène télévisuelle palestinienne dun faux infanticide, interprété par Enderlin, sous leffet de lhypnose de limage, comme un fait de guerre, ils ont trouvé une aubaine dans le fait que certains voulaient, eux aussi, en découdre au Tribunal. Ainsi, au terme de plusieurs procès, et dans lattente du jugement qui sera rendu dans laffaire qui les oppose à Karsenty, ils maintiennent lillusion quils ont bien fait de jouer la carte des procès.
Mais, parallèlement, ils se sont fixé une tâche à laquelle ils nétaient pas préparés : rendre crédible le commentaire de linfanticide. Désormais, Enderlin ne peut plus, comme avant mon livre, sautosuggestionner en répondant par avance à des objections que personne ne lui avait faites. Il doit construire une explication qui tienne compte des objections qui lui ont été réellement faites.
Et cest là que le bât blesse. Sur les vingt-sept minutes de rushes, filmés par Talal Abu Rahmé, Enderlin nest actuellement capable de présenter que 15 minutes 16, dont une bonne partie ne concernent même pas ce qui sest passé au Carrefour de Netzarim. Cest dire que de nombreux rushes, de très nombreux rushes, sont en attente dêtre divulgués et que France 2 ne peut plus invoquer la protection des sources.
Il est certain quen présentant quelques-unes des minutes seulement du tournage, Enderlin a même écarté lexplication de certaines images qui se trouvent dans le reportage de 55 secondes qui a été diffusé le 30 septembre 2000 au soir, juste après lincident. La raison en est quil ne sait pas encore laquelle leur donner.
Sans doute peut-il leur en trouver du genre de celle quil propose, lorsquil transforme le cri : « lenfant est mort » proféré par le caméraman avant que lenfant ne sallonge, en « lenfant est en danger de mort », afin de rendre adéquate cette contre-preuve au commentaire. Menahem Macina a aussi souligné le procédé, avec lironie quon lui connaît.
Mais, cest, semble-t-il, tout ce qui reste à Enderlin. Ainsi, il peut bien montrer limage de lenfant allongé, sous lequel apparaît une couleur rouge, car elle figure dans le reportage. Encore faut-il quil ne lextraie point de lensemble des images qui, elles aussi, y figurent et qui montrent tous les mouvements de lenfant en train de sallonger. Or, cela lui est actuellement impossible, puisque cette couleur rouge se déplace sur le corps de lenfant (haut de la cuisse, puis ventre), au fur et à mesure de ces mouvements.
Venons-en aux balles. Le fait quil montre limage dun enfant affreusement et mortellement blessé isolé du carrefour de Netzarim ne suffit absolument pas à expliquer pourquoi la tête de lenfant du reportage de France 2, qui aurait été touchée, ne présente à lécran ni impact de balle, ni trace de sang.
Je rappelle que ce dont nous parlons est essentiellement de la réalité ou de la fiction du meurtre en direct de lenfant que lon voit sur les images filmées par Talal Abu Rahmé, et pas de celui dun enfant qui a été tué après, à supposer que ce soit le même dailleurs, ce que seule une expertise neutre et indépendante pourra attester. Or, les blessures mortelles à la tête sont en contradiction flagrante avec les déclarations du Centre National dInformation Palestinien qui indique : « Mohammed Jamal El-Dorra : tirs à balles réelles dans la poitrine et dans le ventre » (2000). (Voir aussi mon livre, p. 12).
Il y a là matière à une enquête qui doit expliquer non seulement la réalité des faits, mais aussi pourquoi des versions aussi contradictoires et incohérentes (je lai montré dans mon livre) coexistent à leur sujet.
La question se pose en termes similaires pour les blessures de Jamal Al Dura. Ce nest pas en tentant de démontrer quil a été blessé à lépaule, alors quà limage, il ny a ni trace dimpact de balle, ni effusion de sang, quEnderlin convaincra quiconque quil a été blessé sévèrement à de multiples endroits, comme dautres images, filmées après lévénement à lhôpital et où il figure couvert de pansements tendent à le prouver. Encore une fois, nous parlons, dabord et surtout, de la réalité au moment même où elle se passe. Seule une commission denquête digne de ce nom sera en mesure de démontrer la continuité ou la discontinuité entre la réalité exposée par le reportage de France 2 et celle que des images prises après révèlent.
Car la question se pose, ne serait-ce que parce quAbu Rahmé qui, dans le reportage dEsther Shapira, se vante davoir des secrets, tente dexpliquer cette réelle discontinuité par largument de la panne de batterie de sa caméra.
Ma conclusion est claire : Il nest plus possible de se contenter dimprovisations. Seule une enquête internationale, vérifiant tous les témoignages et les documents disponibles est à même de répondre à la question posée. Comme leffet de ce reportage est politique et pas seulement médiatique, les Palestiniens, les Israéliens et France 2 doivent se mettre ensemble pour établir les faits et les responsabilités.
Je demande donc au Conseil Supérieur de lAudiovisuel, ou à toute autre institution en situation, de prendre linitiative dune Commission denquête qui réunira des personnalités neutres et indépendantes, appartenant aux pays concernés et à lUnion Européenne.
Mis en ligne le 19 mars 2008, par M.











