18/02/08
Sur le blogue "Causeur".
Vous avez beaucoup réfléchi et écrit sur les risques de la mémoire. Vous nêtes ni un adepte de la religion de la Shoah, ni un défenseur du devoir de mémoire. On vous imagine spontanément plutôt hostile à linitiative du président de la République. En refusant de répondre à chaud aux sollicitations, sans doute vouliez-vous vous donner le temps de réfléchir. Mais on dirait aussi que votre réserve traduit une sorte de gêne. Que vous inspire cette idée ?
La proposition de faire parrainer les enfants juifs français déportés par des élèves de CM2 est discutable. Elle na rien cependant dobscène ou dindigne. Nicolas Sarkozy observe que lantisémitisme est une passion toujours vivante. Cette passion, il veut la tuer dans luf. Et luf, cest lenfant. Si les enfants sont avertis assez jeunes, si on leur ouvre les yeux sur les horreurs auxquelles une telle passion peut mener, on les vaccine. Contre lignorance, lindifférence et le négationnisme qui sébroue sur Internet, le président de la République table, dès le plus jeune âge, sur la connaissance. Je ne vois rien là de scandaleux.
Peut-être, mais les bons sentiments ne font pas un bon enseignement. En général, vous napprouvez guère la mobilisation émotionnelle.
Lopposition raison-émotion a ses limites. Le sentimentalisme est une menace pour la raison et linsensibilité aussi. Noublions pas Marc Bloch : Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais rien à lHistoire de France, ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. Ceux qui refusent de vibrer, ceux qui lisent sans émotion. Les morts ne sont jamais indifférents. Lhistoire et la mémoire doivent être, lune et lautre, animées par le souci de la vérité, et elles relèvent, selon des modalités certes différentes, de la connaissance sensible. Jajoute que si cette mesure devait voir le jour, les instituteurs auraient évidemment pour charge dintégrer dans lhistoire générale lhistoire singulière de lenfant dont chaque élève ou chaque classe serait dépositaire. Un autre élément doit être pris en compte, cest le souci darracher les disparus à lanonymat. Ils sont morts en tant que numéros. Les nazis, comme le rappelle Aharon Appelfeld, ne demandèrent jamais à quiconque qui il était ou ce quil était. Ils gazaient directement les uns et tatouaient des chiffres sur les bras des autres. Si nous navons de mémoire que statistique, nous perpétuons dune certaine manière la déshumanisation dont ils ont été victimes. Cest une bonne action de leur rendre un visage.
Va pour lémotion, même si, entre lémotion et le pathos, la différence est ténue. Mais certains, à commencer par Simone Veil, ont attaqué ce projet sur la base darguments émotionnels. On risquerait, en somme de traumatiser les enfants.
Dire que les enfants sont tellement fragiles quon risque de les traumatiser, cest nous parler dune enfance qui nexiste plus. Le jeune habitant de la vidéosphère, ce nest pas lenfant fragile, cest lenfant blasé, lenfant qui ricane tout le temps et que ses écrans plongent dans lhémoglobine. Il nest pas trop sensible mais gavé, repu dimages violentes. Rien ne létonne. Sera-t-il capable de percevoir ce que la Shoah a de singulier et délever ce malheur au-dessus du film ininterrompu de lactualité, du cinéma dépouvante et des videogames ? Cest désormais la question.
Notre ami Paul Thibaud, président des Amitiés judéo-chrétiennes, est très remonté. Il souligne quon nenseigne pas lhistoire comme ça. Et lassociation Liberté pour lHistoire estime, dans une pétition lancée ce samedi, que cette injonction de mémoire substitue une démarche purement émotive à un apprentissage critique de lhistoire qui demeure le premier devoir des éducateurs.
Peut-être. Le musée de lHolocauste à Washington qui a bel et bien une visée pédagogique joue également sur ce registre, puisquà lentrée, on vous remet la carte didentité dune victime. Lémotion et la pédagogie peuvent donc aller ensemble. Ce qui minquiète, ce nest pas quon mobilise les affects au détriment de lintelligence, cest le postulat selon lequel un enfant de 11 ans ne peut être sensible quà la souffrance dun autre enfant de 11 ans. Cela voudrait-il dire quon a choisi de commémorer lexécution de Guy Môquet dans les lycées et collèges parce quil avait 16 ans et quil faudrait attendre davoir lâge de Pierre-Brossolette et de Jean Moulin pour prendre la mesure de leur héroïsme et de leur calvaire ? Non. Lécole est un élargissement. On sy délivre peu à peu de son temps et de son âge. Si je devais pour ma part parler de lextermination devant des élèves, enfants ou adolescents, je commenterais lune des innombrables photographies où lon voit des soldats nazis entourer un vieux Juif et rire à gorge déployée pendant que lun dentre eux lui coupe la barbe ou les papillotes. Cette hilarité, cette brutalité, cest la négation de lhumanité à luvre. Et lenfant, sil y prête attention, sidentifiera au vieillard. Il comprendra de surcroît quil y a toutes sortes de rires et quil faut, pour accéder au rire de lhumour, se soustraire à lobscénité fusionnelle du rire barbare.
Vous êtes un peu hésitant, cher Alain. Tout bien pesé, pensez-vous que lidée du président nest pas si mauvaise que cela ?
Tout bien pesé, je pense que cest une initiative malheureuse. Nicolas Sarkozy ne sest accordé ni le temps de la réflexion, ni celui de la consultation. Il a pris tout le monde de court, sauf Serge Klarsfeld. Et il sest trompé dépoque. Le temps est révolu où la mémoire de la Shoah protégeait les Juifs de lantisémitisme. Aujourdhui, elle les y expose. Plus on en parle et plus ça énerve. Le premier impératif philosophique, cest : Connais-toi toi-même ; le premier impératif politique, cest, comme le souligne Hannah Arendt : Connais ton ennemi. Et lennemi contemporain nest pas lidéologie raciste mais lidéologie victimaire. Dautres descendants de victimes réclament leur dû, dautres communautés exigent leur part de Shoah. Le geste de Sarkozy apparaît aux Indigènes de la République, aux héritiers des esclaves, aux ex-colonisés et aux défenseurs de la cause palestinienne, comme un cadeau supplémentaire à ceux qui sont déjà les chouchous de la mémoire. Trop, cest trop, disent-ils de plus en plus fort.
En somme vous nappréciez guère linitiative du président et encore moins les critiques qui pleuvent sur elle ?
Je suis réservé, mais je ne joins pas ma voix au tollé, précisément parce que ce tollé confirme mon inquiétude. Sil ny avait pas de conflit israélo-palestinien, peut-être une telle mesure aurait-elle été discutée calmement. Aujourdhui, le calme nest plus de mise, cest la violence et cest même la haine qui prévaut. Pourquoi les enfants juifs, entend-on, pourquoi pas les enfants noirs victimes de la traite, pourquoi pas les enfants victimes de la colonisation et, dernier exemple, extrêmement révélateur, dans Libération ce samedi, sous la plume dun lecteur, pourquoi pas les enfants expulsés en vertu de la loi Hortefeux ? Cet argument a déjà été utilisé il y a quelques mois, au moment de la première célébration de la mémoire de Guy Môquet dans les écoles. Le président avait renoncé à se rendre au lycée Carnot car la colère montait et, sur un mur du lycée, une affiche proclamait ceci : Hier exécuté comme résistant, aujourdhui raflé comme immigrant. Autrement dit, lexpulsion équivaut à la déportation et ceux-là mêmes qui sidentifient aux sans-papiers assimilent subrepticement, et peut-être à leur propre insu, lAfrique à un gigantesque camp de concentration. Ce sont les avatars de lanticolonialisme. A lépoque des luttes pour lindépendance, on disait, comme Sartre : LEurope a mis les pattes sur les autres continents, il faut les taillader jusquà ce quelle les retire. Aujourdhui, celui qui est ici est dici, dit Alain Badiou. Tout le monde est européen et tout ce qui nest pas lEurope, cest Auschwitz.
Laissons de côté cette dernière outrance, sans pour autant éluder la question. Faut-il singulariser le sort des enfants juifs, faire deux les porte-parole de toutes les victimes ? En proclamant pieusement lexceptionnalité de la Shoah, on na pas abouti à grand-chose. Le slogan plus jamais ça prétendait inscrire la Shoah dans une histoire universaliste, elle est devenue laffaire des Juifs.
Il faut savoir si la destruction des Juifs dEurope est un crime contre lhumanité. Oui, elle est un crime contre lhumanité du point de vue juridique. Cette catégorie a fait son entrée dans le droit après le traumatisme de cet événement mais quen est-il de la conscience collective ? Ce que je conclus de la compétition victimaire, cest que nous assistons à une fragmentation de lhumanité. Ce nest plus lhumanité qui est victime du crime, ce sont les Juifs. Lhumanité est devenue cette instance procédurale qui gère les différentes mémoires victimaires. Lerreur fatale de Nicolas Sarkozy a été dannoncer cette mesure au dîner du CRIF, sans voir quil se mettait en contradiction avec lui-même. Dun côté, il affirmait : lantisémitisme nest pas le problème des Juifs mais le problème de la République ; de lautre, il semblait, alors quon ne lui demandait rien, donner satisfaction à la revendication mémorielle de la communauté juive. Et maintenant, à qui le tour ?
A vrai dire, Serge Klarsfeld, dont on dit que cest lui qui a soufflé cette idée au président de la République, encourage ce partage du gâteau mémoriel. Voilà ce quil a déclaré au Parisien : Après, les enfants seront sensibilisés et pourront travailler sur la Shoah. Quitte à élargir cet effort de mémoire à dautres questions, la colonisation par exemple.
Serge Klarsfeld a toujours eu son propre agenda mais il est étrange de le voir, pour arriver aux fins quil sest fixées, envisager sans états dâme, la banalisation de la Shoah. Cette idée, pour autant, ne méritait pas les adjectifs dont la gratifiée Simone Veil : inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste, a-t-elle dit. Injuste pour qui ? Pour lislam de France que cela risque de braquer ? Cette fureur verbale est dores et déjà pain bénit pour les tenants du nouveau conformisme idéologique, cest-à-dire tous ceux qui dénoncent le blocus de Gaza en oubliant les tirs de roquettes ininterrompus sur le sud dIsraël ou qui disent, avec Régis Debray, que la Shoah ne rentre pas, hélas, dans le champ de conscience oriental, parce quon a la conscience de son histoire et que le nazisme est dOccident. Comme si lOccident, ce nétait pas aussi, depuis Hérodote et même Homère, la conscience de lhistoire des autres, et comme si le nazisme navait eu aucune accointance orientale.
Il y a un ou deux ans, vous avez solennellement appelé les dirigeants de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et tous les gardiens de la mémoire juive à cesser les voyages à Auschwitz. Quelle différence faites-vous entre ces voyages et lidée de Nicolas Sarkozy ?
Si cette mémoire est tellement lourde à porter que, nous dit Simone Veil, les survivants sefforcent de lépargner, aujourdhui encore, à leurs enfants et petits-enfants, pourquoi envoyer par cars entiers les élèves de collège à Auschwitz ? Ce qui vaut pour le parrainage devrait valoir pour les voyages. Les uns et les autres attisent le ressentiment et la jalousie victimaire et les historiens ont tort de croire que leur discipline pourra régler le problème : elle fait lobjet de la même surveillance et de la même animosité. Il y a une autre raison à mon scepticisme sur les vertus pédagogiques du tourisme concentrationnaire. On croit mettre les élèves en contact direct avec lhorreur, or Auschwitz, Treblinka et tous les camps sont par définition des endroits abstraits où il ne se passe rien. Apprendre quelque chose à Auschwitz demande une connaissance et une capacité de recueillement qui ne sont pas à la portée denfants en groupe. Auschwitz ensoleillé, cest le soleil quon voit, Auschwitz lhiver, cest la tentation de la bataille de boules de neige. Moi-même, à Auschwitz, jétais distrait ; je nai pu me recueillir et méditer vraiment quà Birkenau, parce quil y avait moins de monde et aussi sans doute parce que mon père y avait été détenu. Il est totalement illusoire de croire que le camp, cest concret. Le concret, on le trouve dans les livres. Il est infiniment plus formateur de faire étudier aux élèves Si cest un homme de Primo Levi ou les pages incroyables de Vassili Grossman sur lentrée dans la chambre à gaz dans Vie et destin que de les emmener à Auschwitz. A Auschwitz, il ny a personne. Dans les livres, il y a quelquun.
Cela dit, il faut aussi compter avec linculture des professeurs sur le sujet. Contrairement à ce que lon croit en général, lhistoire de la Shoah est peu enseignée à luniversité. Au Mémorial de la Shoah, on a déjà entendu un professeur sétonner car il croyait que Drancy était en Allemagne.
Cette inculture tient à la fois à lignorance et à lidéologie. Aussi contestables que soient linitiative de Nicolas Sarkozy et son cavalier seul, ce que je sens percer dans les critiques les plus stridentes, cest une lassitude, une aigreur, une exaspération, à légard de lévénement même de la Shoah. On reproche souvent aux Juifs de voir lactualité à la seule aune de leurs intérêts communautaires cest bon pour nous ? Aujourdhui, il faut oser le dire : la mémoire et lhistoire de la Shoah, ce nest pas bon pour les Juifs.
Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely.
[Texte aimablement signalé par Victor Perez.]
© Causeur
Mis en ligne le 19 février 2008, par M.











