"Carte blanche" [libre opinion], parue, le 15 février 2008, dans Le Soir, Bruxelles
Le 17 janvier, Benoît XVI n'a pas pris la parole dans les murs de l'Université de Rome - La Sapienza. Celui qui reste pourtant le théologien Joseph Ratzinger, ancien professeur des Universités de Münster et de Bonn, a été empêché de prononcer une conférence, prévue de longue date, par la révolte d'étudiants soucieux de maintenir une très large distance de sécurité entre leur Université et l'Église catholique.
Prochainement, ce sera au tour de l'Université
Ce paradoxe peut s'expliquer. Ce que le public retient surtout de Tariq Ramadan, c'est son physique télégénique, son talent d'orateur et sa capacité de répondre à la plupart des objections sans trop souvent se démonter. Car Ramadan a du talent, celui de communiquer. Et pour qui l'écoute d'une oreille insuffisamment attentive, Ramadan a tout à fait sa place dans les auditoires de l'ULB. Dans sa conférence, il dialoguera avec d'autres intellectuels de culture musulmane, Malek Chebel et Youssef Seddik, sur le thème « l'islam et les Lumières ». Presque un sujet de prédilection pour ce prêcheur qui ne cesse d'appeler à l'émergence d'une citoyenneté musulmane européenne qui réconcilierait les valeurs de l'islam avec celles des démocraties occidentales - dans la mesure toutefois où « celles-ci ne s'opposent pas à un principe de l'islam », ajoute Ramadan dans une cassette intitulée Vivre en Occident. Ramadan s'est aussi attiré la sympathie d'une certaine frange de la gauche en mâtinant son discours religieux et identitaire de considérations sociales progressistes.
A y regarder de plus près, pourtant, les positions de Ramadan sont aux antipodes des valeurs du libre examen. Le fondamentalisme consistant à rejeter toute mise en cause sérieuse des textes fondateurs d'une religion, Tariq Ramadan doit, sans aucun doute, être défini comme un fondamentaliste. Quand il propose un « moratoire », plutôt qu'une abrogation de la lapidation, c'est qu'il n'y a rien qu'il craigne plus que « l'innovation » (bid'aa). Il faut entendre par là qu'il est de ceux qui estiment que non seulement les mots du Coran et des Hadith (les paroles de Mohammed) ne peuvent en aucun cas être remis en cause, mais qu'il en va de même des interprétations des salafs ("ancêtres"), personnages éminents contemporains de Mohammed ou des générations qui lui ont immédiatement succédé.
C'est que Ramadan, auteur d'une thèse de doctorat dans laquelle
De plus, si Ramadan fait souvent l'objet d'attaques de la part des plus durs représentants de la tendance salafiste, il ne cache pas une certaine approbation des positions de leurs « savants » (comme il les appelle lui-même). Sur son site Internet, il estime que ces « savants » sont « très prudents dans leurs jugements ». Il considère que ces « savants » sont des références importantes dans « les deux domaines du credo (al-'aqîda) et la pratique (al-îbadât) ». Difficile de ne pas s'attarder sur ce dernier aspect, particulièrement inquiétant, de « la pratique »
Dans une interview donnée en 2003 à la radio Beur FM, citée dans l'excellent ouvrage de Caroline Fourest : "Frère Tariq" Discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan (Broché), il déclarait : « Il y a la tendance réformiste rationaliste et la tendance salafiste, au sens où le salafisme essaie de rester fidèle aux fondements. Je suis de cette tendance-là, c'est-à-dire qu'il y a un certain nombre de principes qui sont pour moi fondamentaux, que je ne veux pas trahir en tant que musulman. »
Sous des dehors policés, Ramadan est "un fondamentaliste charmeur, spécialiste du double langage". Ce mot est d'Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l'Orient. Ses propos lui ont valu d'être poursuivi par Ramadan et, bien évidemment, acquitté tant en instance qu'en appel. La Cour d'Appel de Lyon précisant, dans son arrêt du 22 mai 2003, que « Tariq Ramadan peut porter une responsabilité, peut-être morale, en faisant naître dans certains esprits une vocation terroriste ou en en confortant d'autres dans leur résolution à suivre une telle ligne de conduite ».
Nous ne pouvons dès lors comprendre pourquoi un groupe d'organisations se réclamant toutes du libre examen invite un fondamentaliste manipulateur de la trempe de Ramadan à un débat. A l'heure où le mal-être de nombreux jeunes d'origine musulmane est une évidence, dans un contexte social difficile et générateur d'exclusion, les organisations libre-exaministes souhaitent-elles participer à la campagne de repli identitaire orchestrée par Ramadan ? Souhaitent-elles vraiment donner un porte-voix à ce Tartuffe des temps modernes, qui considère, par exemple, que le port du hijab est une obligation religieuse pour le respect de laquelle il faut lutter (toujours la référence à ces fameux textes fondateurs et aux fameux « salafs »), même s'il admet qu'il est préférable de l'enlever plutôt que de se faire exclure de l'école ?
Nous pensons, pour notre part, qu'il convient d'appliquer aux extrémistes identitaires musulmans la même stratégie que l'on applique à d'autres extrémistes identitaires : celle du "cordon sanitaire". Toute autre attitude, étant donné l'habileté du personnage, équivaut presque automatiquement à l'aider à renforcer sa légitimité.
On définit parfois le libre examen comme l'extension de la méthode scientifique aux questions de morale et de société... dans ce cas, Ramadan est aussi peu légitime pour débattre de ces questions qu'un créationniste l'est pour débattre de biologie.
Signataires
Mis en ligne le 15 février 2008, par M.











