Texte paru dans Politique Internationale (janvier 2008).
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Les 3 et 9 mars prochains, les Espagnols éliront leurs parlementaires. Le Parti socialiste (PSOE) du premier ministre J. L. Zapatero, apparaît favori. Son principal concurrent sera le Parti populaire (PP, droite libérale), dirigé par Mariano Rajoy. Nombre dEspagnols estiment pourtant que la droite aurait plus de chances de lemporter si son ancien leader emblématique, J. M. Aznar *, qui dirigea le gouvernement entre 1996 et 2004, reprenait du service. Mais lintéressé, dont le nom reste attaché au « miracle économique espagnol », semble avoir définitivement tourné la page
Il enseigne aujourdhui à la Georgetown University de Washington et sillonne la planète. Son influence morale et intellectuelle sur le PP demeure prégnante, grâce au think tank libéral quil dirige, la FAES, dont le rayonnement sétend jusquaux États-Unis et à lAmérique latine. Une fondation à laquelle il assigne la tâche principale de redonner à la droite sa légitimité face à l« hégémonie culturelle et intellectuelle » de la gauche. Quatre ans après la fin (provisoire ?) de sa brillante carrière politique, M. Aznar na rien perdu de sa détermination... C'est un homme humble, profond et chaleureux, aux antipodes des caricatures forgées par ses adversaires rouges-bruns-verts et par les médias, qui nous a reçu dans les locaux de l'Université de la FAEZ, à Madrid.
A. D. V - José Maria Aznar Dans cet ouvrage, je tente dexpliquer ce quest la liberté car, trop souvent, la jeunesse en a une perception erronée. Les jeunes Espagnols qui se réclament de lantilibéralisme se trompent sur la définition du concept de liberté. Ils veulent multiplier les lois pour protéger ce quils croient être la liberté. Or, sous prétexte de garantir notre bonheur, le droit finit par pénétrer toutes les sphères de la vie privée, nous enfermant en réalité dans une société moralisante et intolérante. Lantilibéralisme en Espagne est souvent le résultat du politiquement correct et de linterventionnisme pour ne pas dire du totalitarisme intellectuel de la gauche au pouvoir. Il est regrettable de constater que cette politique qui déforme le droit et les valeurs de la société occidentale semble trouver plus décho chez les jeunes que la tradition libérale.
A. D. V. Comment expliquez-vous quil existe en Espagne un tel sentiment anti-libéral chez les jeunes ?
J. M. A. Cest un grand paradoxe. Depuis le XIXe siècle, lEspagne abrite une forte tradition libérale. Dailleurs, le terme « libéral » lui-même est dorigine espagnole (il fut employé pour la première fois par lassemblée constituante de Cadix au début du XIXe siècle). Hélas, aujourdhui, les hommes politiques qui se réclament du libéralisme au sens européen du terme sont rares. Ce paradoxe nest pas nouveau : déjà du temps de lURSS, la majorité des intellectuels européens soutenaient le communisme. Seule une poignée dirréductibles sétait élevée contre cette vision, en particulier les Français Jean-François Revel et Raymond Aron.
Je crois aussi que le rôle de léducation ne doit pas être sous-estimé dans la tendance des jeunes à se réclamer de lanti-libéralisme. Les idées soixante-huitardes du gouvernement de Zapatero ont détruit les notions dautorité et de responsabilité à lécole.
A. D. V. Vous faites sans doute référence à une matière que le gouvernement de Zapatero a imposée à lécole primaire et secondaire : l« aprentissage de la citoyenneté » (1)...
J. M. A. En effet. Cette matière est un véritable « catéchisme du bon socialiste » ! Endoctrinée par un gouvernement de soixante-huitards, la jeunesse tend à se complaire dans une espèce de relativisme moral selon lequel « tout se vaut ». Doù mon livre, qui constitue un rappel à lordre : je ne voudrais pas que notre système de valeurs, fruit dune histoire millénaire, soit mis à mal. La jeunesse doit réagir pour que perdure la liberté, pierre angulaire de toute société occidentale.
A. D. V. Vous parlez sans cesse de « système de valeurs » et d« Occident » ; mais, dans votre livre, vous ne faites presque jamais référence à lEurope. Seriez-vous eurosceptique ?
J. M. A. Le but de cet ouvrage est de dénoncer les ravages du relativisme en Europe. Les lettres que jadresse à ce jeune Espagnol pourraient très bien être destinées à un jeune Français, à un jeune Anglais ou à un jeune Italien. Lorsque je parle de linquiétant effacement de la liberté et de la responsabilité dans nos sociétés modernes, jévoque bien un problème typiquement européen !
Je ne suis en aucun cas eurosceptique. Je crois, au contraire, que lUnion européenne a effectué de grandes avancées ces derniers temps. Jai moi-même largement participé à sa construction.
LUE doit maintenant saffirmer comme une « grande Europe atlantique ». Pour y parvenir, il faut améliorer significativement notre relation stratégique avec les États-Unis. À lépoque où je dirigeais le gouvernement, javais proposé une politique de réforme de lOtan. Lidée était de centrer lAlliance sur les sociétés occidentales, non pas en tant quensemble géographique mais plutôt en tant que communauté de valeurs. Je souhaitais alors créer avec les États-Unis un espace de libre-échange qui aurait été ouvert au reste du monde. Javais aussi un projet de réforme visant à incorporer lAmérique latine au monde atlantique. Cette alliance atlantique aurait évidemment eu pour objectif de fortifier et de protéger nos sociétés modernes et libres. Mais, pour pouvoir mener à bien toutes ces politiques ambitieuses, il faudrait que lEurope ait davantage confiance en elle.
A. D. V. Justement, selon vous, que doivent faire les dirigeants européens pour redonner confiance à lEurope ?
J. M. A. Beaucoup de choses : redresser son économie, son système de valeurs, son système éducatif, ses institutions
A. D. V. Vous-même avez, lors de vos huit années au pouvoir, redressé léconomie espagnole et modernisé le pays. Quel est laspect de votre mandat dont vous êtes le plus fier ?
J. M. A. On ne fait jamais tout ce que lon veut ! Mais, globalement, la majorité des Espagnols estime que, aujourdhui, grâce à notre action, lEspagne va mieux. Du point de vue tant économique que social, le pays ne sest jamais porté aussi bien quen 2004, quand nous avons quitté le pouvoir. Tout le monde reconnaît que notre action a légué au gouvernement actuel un héritage exceptionnel. Nous avons atteint lessentiel de nos objectifs, y compris ceux que nos adversaires qualifiaient dirréalistes. Les sceptiques affirmaient que lEspagne ne pouvait pas entrer dans leuro ; eh bien, elle y est parvenue grâce à notre politique de stabilisation.
LEspagne a rempli les conditions des critères de convergence en un an et demi. Et la politique de libéralisation que nous avons conduite a abouti à une amélioration sensible du niveau de vie des habitants. Cette politique a permis de créer des emplois et stimulé le développement de nouvelles technologies. Grâce à nos réformes, de très nombreuses entreprises espagnoles ont investi à létranger. Lors de mes deux mandats, cest-à-dire de 1996 à 2004, nous avons créé six millions demplois : pendant ce délai, plus de 50 % des emplois créés en Europe lont été dans la seule Espagne ! Jaimerais rappeler quen 1976, au début de la transition vers la démocratie, seuls douze millions dEspagnols travaillaient. Et vingt ans plus tard, en 1996, ce chiffre était toujours le même ! En vingt ans, on navait pas créé un seul emploi ! Le pays était certes devenu plus prospère ; mais jusquà ce que notre gouvernement redresse la situation, lEspagne avait stagné en matière demploi.
A. D. V. On parle souvent du « miracle espagnol ». Votre pays serait, avec lIrlande, un élève exemplaire de lUnion européenne pour ce qui concerne lutilisation des fonds structurels européens et lapplication des critères de Maastricht. Comment lexpliquer ?
J. M. A. Entre 1996 et 2004, nous avons réalisé une véritable « révolution » politico-économique. Cest ce qui explique la réussite de notre intégration à lUE. De tous les pays de lUnion, lEspagne est celui dont le déficit public a le plus baissé et, en même temps, celui dont la croissance a le plus augmenté ! Notre recette a été simple : réduction des impôts et encouragement à la création demplois. Le succès a été au rendez-vous.
A. D. V. Comment avez-vous réussi à maintenir le haut niveau de protection sociale propre à lEspagne tout en conduisant une politique libérale ?
J. M. A. Cest élémentaire : seul le libéralisme produit des richesses, et seule la création demplois permet de réduire la pauvreté. La meilleure politique sociale consiste à ne se préoccuper que de la création demplois. Jen veux pour preuve que, sous mon gouvernement, la protection sociale a progressé dans le pays. Quand nous sommes arrivés aux affaires, de nombreux contrats de travail étaient dépourvus de protection sociale. Huit ans plus tard, à notre départ, il nexistait plus un seul contrat de travail sans protection sociale.
Je vais vous expliquer comment le libéralisme produit des richesses. Comme vous le savez, nous avons privatisé de nombreuses entreprises. À loccasion de ces privatisations, beaucoup demployés de ces entreprises sont devenus actionnaires. Ce phénomène de « capitalisme populaire » change les mentalités et responsabilise considérablement les personnes concernées. Ne serait-ce que parce que celui qui se lève le matin et sait quune partie de son épargne réside dans son entreprise simplique davantage dans son travail !
Cest pourquoi je dis toujours à mes interlocuteurs : les grands discours sur la solidarité ne mintéressent pas du tout ! Les vrais discours sur la solidarité, ce sont les chiffres des créations demplois, ce sont les possibilités de prospérer qui sont offertes aux gens !
A. D. V. Vos réformes économiques sont-elles remises en question par la politique socialiste de José Luis Zapatero ?
J. M. A. Jinsiste sur le fait que le gouvernement actuel a eu la chance dhériter dune situation exceptionnelle. LEspagne que nous lui avons transmise était la plus prospère qui ait jamais existé ! Admettez quil y a une différence entre un État ayant un déficit de 7 % (ce qui était le cas avant mon mandat) et de 1 % (à lissue de ce mandat) ; entre un pays où 12 millions de personnes ont un emploi (avant mon arrivée) et un pays où elles sont 18 millions (après mon départ) ; entre une économie dont le revenu par tête était de 12 000 dollars et une économie où il était passé à 24 000 dollars ! Pour le moment, le gouvernement de M. Zapatero, qui grève le budget national de dépenses toujours plus lourdes, profite de cet acquis, quil na pas encore totalement dilapidé. Mais lavenir proche dira si lÉtat pourra supporter longtemps les incohérences de la gestion des socialistes.
A. D. V. Pensez-vous que ceux de vos compatriotes qui ont voté pour José Luis Zapatero lors des élections de 2004 vous ont manqué de reconnaissance ?
J. M. A. Je nai pas souffert personnellement de cette « ingratitude » puisque je nétais même pas candidat. Je ne peux pas me plaindre des Espagnols. Au contraire, jéprouve à leur égard une grande reconnaissance. Ce peuple a fait de moi le plus jeune chef de gouvernement de lhistoire du pays ! Il nempêche que je comprends la phrase de Churchill qui disait que « toute nation est ingrate » envers ses dirigeants, surtout sils ont été bons
A. D. V. Concrètement, que reprochez-vous à votre successeur José Luis Zapatero ?
J. M. A. Je crois que cet homme est un radical qui ne réunit pas les qualités nécessaires pour occuper ce poste. Ses décisions sont en train de provoquer le démembrement de lÉtat et la dénationalisation du pays. LEspagne se dirige vers une crise nationale dune immense gravité. Le radicalisme de M. Zapatero est un radicalisme pur et dur qui vient tout droit de 1968. Cest comme si nous étions en train de revivre 1968 quarante ans après, avec tout ce que cela implique de sectarisme et de risques de divisions pour lEspagne ! La politique, ce sont des faits, pas des slogans !
Aujourdhui, lEspagne est plus faible quau printemps 2004. Jamais les Espagnols nont été aussi angoissés à propos de lavenir de leur pays. LÉtat est en train de se démembrer à cause des séparatismes encouragés par M. Zapatero et la gauche. On peut comprendre, à lextrême rigueur, quun dirigeant politique fasse beaucoup de promesses, y compris des promesses stupides, lors dune campagne électorale ; mais quil mette en application ces engagements démagogiques une fois au pouvoir, voilà qui relève de lirresponsabilité
Cette capacité à lautocritique, cest ce qui distingue un dirigeant apte à gouverner dun politicien qui représente un danger pour son pays. Franchement, imaginez quen France le président déclare devant le Parlement quil ne sait pas si la nation française existe et que le concept de nation est « discutable » ! Imaginez, aussi, que les collaborateurs quil a nommés au sein de son gouvernement soient membres des forces séparatistes qui menacent lunité du pays
Eh bien, cest la situation actuelle en Espagne !
En négociant avec les terroristes et en légalisant leurs représentations politiques (2), Zapatero a perdu toute crédibilité. LANV le parti Action nationaliste basque, dont le PP demande linterdiction nest pas le seul exemple de parti politique qui, selon moi, devrait être interdit en tant que menace à lintégrité nationale. Le Parti communiste basque Partido comunista de las tierras vascas devrait lêtre également. Zapatero a commis la grave erreur de négocier avec des terroristes quil a qualifiés d« interlocuteurs légitimes ». Or si lon souhaite vraiment éradiquer un mouvement terroriste, on nappelle pas ses membres « hommes de paix » et on ne négocie pas avec eux ! Et nest-il pas profondément contradictoire de vouloir détruire une organisation à laquelle on a permis de siéger au cur des institutions de lÉtat ? Le gouvernement de Zapatero est même allé jusquà financer les partis politiques des terroristes avec largent public !
A. D. V. Les mouvements séparatistes peuvent-ils vraiment provoquer le démantèlement de lEspagne ?
J. M. A. Jai confiance dans la nation espagnole. LEspagne est une grande nation, lune des plus anciennes dEurope. Une nation plurielle, certes, mais unie depuis des siècles. Il nen demeure pas moins que la désinvolture du gouvernement Zapatero a suscité la réapparition de vieilles querelles qui semblaient appartenir au passé. Ceux qui avaient lobligation de défendre la nation espagnole ont ouvert un débat qui risque de déclencher une grave crise nationale (3).
A. D. V. Lattentat commis par le lETA le 1er décembre dernier à Capbreton, dans le Pays basque français, qui a coûté la vie à deux gardes civils espagnols, a dû apporter de leau à votre moulin
J. M. A. Évidemment ! Dailleurs, il faut que les Français prennent conscience que ce danger est bien réel. Au-delà de la composante terroriste, je rappelle que lEspagne est un pays dans lequel on convoque des référendums dautodétermination illégaux (4) : cest ce qui sest passé au Pays basque et en Catalogne
Même si, comme je viens de vous le dire, je crois en lunité de mon pays, je sais bien que rien ne garantit aux nations et à leur culture une existence éternelle. Aussi admirables soient-elles, les grandes nations européennes ne sont que des créations historiques que lHistoire peut défaire. Raison de plus pour se montrer intraitables face aux séparatismes, a fortiori quand ils saccompagnent de violences intolérables !
A. D. V. Vous demeurez très populaire au sein de la droite espagnole, si bien que votre successeur, Mariano Rajoy, paraît parfois avoir du mal à imprimer sa marque à la tête du PPE
J. M. A. À vrai dire, je ne pense pas que mon hara-kiri serait très utile à Rajoy ! Plus sérieusement, on sait que les successions sont toujours difficiles. Jai été pendant quinze ans le leader du PPE, le parti le plus puissant et le plus populaire dEspagne. Ce parti est même devenu une véritable référence, aux États-Unis comme en Europe. Jaccepte que lon dise que jai mis en place un leadership fort. Mais je ne crois pas que cela soit un inconvénient pour M. Rajoy, dont le type de leadership diffère du mien. Je lui souhaite le meilleur et je ne doute pas de son succès lors des prochaines échéances.
A. D. V. 57 ans en politique, cest comme 20 ans au football professionnel. Avez-vous lintention de revenir un jour au pouvoir grâce à la plate-forme que constitue votre fondation, la Faes, un think tank dont la vocation est de défendre lOccident, le libéralisme et le monde libre (5) ?
J. M. A. Aujourdhui, je nai pas dambitions politiques. Mes ambitions existent surtout dans le domaine des idées, de la métapolitique, du débat intellectuel.
A. D. V. Souhaitez-vous, via cette institution, influencer les décisions politiques des leaders européens ?
J. M. A. La Faes se donne en effet pour objectif dinfluencer le débat politique aux États-Unis, en Amérique latine et en Europe. Elle porte une attention particulière aux liens transatlantiques. Mais notre ambition est surtout de reconquérir la légitimité intellectuelle de la droite libérale. Si vous me pardonnez cette apparente arrogance typiquement espagnole, de même que jai fait un parti meilleur que celui de la gauche et un gouvernement meilleur que celui de la gauche, je veux faire une fondation qui défendra une idéologie meilleure que celle de la gauche. Les idées libérales, les idées de droite, sont trop souvent défendues par des gens complexés qui, pour paraître « légitimes », ont toujours besoin de cautions de gauche. Cette absurdité aboutit parfois au fait que ces représentants de la droite complexée défendent des positions contraires aux leurs ! Je naccepte plus que la gauche demeure le diapason du débat intellectuel et politique. Je ne lui reconnais aucune suprématie intellectuelle et morale sur nous.
Pour renverser ce phénomène, il convient de faire comme aux États-Unis, où la bataille des idées a été remportée par la droite grâce à la constitution de think tanks, de fondations, de journaux, etc. Pourquoi ne réussirions-nous pas, nous aussi, à gagner cette bataille en Europe ? Jestime que la droite européenne ne doit plus accepter que des gens qui ont déploré la chute du mur de Berlin définissent ce qui est politiquement acceptable ! Quelque chose na va pas dans cette vieille Europe où nombre de nostalgiques du communisme demeurent des références légitimes.
A. D. V. Vos prises de position en faveur dune droite « décomplexée » auraient inspiré Nicolas Sarkozy, qui est à certains égards votre disciple
J. M. A. Je ne me permettrai certainement pas de dire quil est mon disciple ! Cest surtout un ami cher dont je suis très proche idéologiquement. Il a exprimé ses idées avec clarté et conviction. Et je pense quil doit justement sa victoire à la présidentielle à sa détermination et à sa capacité de croire en ses idées, y compris quand celles-ci semblent aller à contre-courant de lopinion publique. Cest cette indépendance et ce courage qui caractérisent, selon moi, un leadership et un caractère forts.
A. D. V. Peut-il y avoir concurrence entre « Hispanidad » (6) et « Francophonie » ?
J. M. A. En ce qui concerne les questions culturelles et internationales, je ne crois ni aux mondes fermés ni aux jeux à somme nulle. Ces dernières années, lEspagne et la culture espagnole ont fait preuve dune force et dune vitalité intenses. Il y a là une grande opportunité culturelle et économique. Mais je ne crois pas pour autant que lHispanidad entre en concurrence avec la francophonie, qui est une réalité culturelle incontestable, très dynamique et dotée à la fois dune grande histoire et dun grand futur.
A. D. V. LEspagne peut-elle trouver une place de choix dans le projet dUnion euro-méditerranéenne cher au président Sarkozy ?
J. M. A. Notre priorité, au sein de lUnion européenne, devrait être de définir les règles de lélargissement à lEst et dy consolider la démocratie. Ce nest quensuite que lon pourra commencer à décliner la politique européenne en une politique méditerranéenne. En tout cas, il sera indispensable de délimiter clairement cette future Union méditerranéenne et de la doter de moyens concrets. LEurope doit décider quelles sont les tâches les plus urgentes sur son flanc sud. A mon avis, la priorité est de faire en sorte que les frontières sud soient les plus sûres possibles. Il est également indispensable dentretenir de bonnes relations avec ces pays car, dans lavenir, cest de là que proviendront nos plus graves problèmes : je pense aussi bien aux risques terroristes quaux flux migratoires, à linstabilité politique ou encore aux déséquilibres économiques... Il serait dommage que le projet de Nicolas Sarkozy ne dépasse pas le stade dun simple lieu de dialogue, comme cela sest produit avec le processus de Barcelone (7). Pour le moment, on na jamais réellement défini la politique méditerranéenne de lUE. Or si lon élabore sérieusement ce projet auquel il faut intégrer la Turquie , on jettera les bases dun lien trans-méditerranéen très prometteur.
A. D. V. Si je vous suis bien, vous partagez sur la Turquie la position de Nicolas Sarkozy et dAngela Merkel, qui ne cachent pas leur préférence pour un « partenariat privilégié » avec Ankara au détriment dune adhésion de ce pays à lUE ?
J. M. A. Je répète que lEurope nest pas illimitée. Il faut bien quelle sarrête à un moment ! Disons que je ne suis pas daccord pour jouer avec la Turquie. Il convient de reconnaître clairement que son adhésion est actuellement impossible. Dune part, la Turquie nest pas prête ; dautre part, lUE nest pas capable dassimiler une population de 80 millions dhabitants, majoritairement musulmane et largement hermétique aux normes, mentalités et institutions européennes. Noubliez pas quavec le Traité européen simplifié, qui prévoit un système basé sur la majorité qualifiée (ce qui revient à privilégier la démographie), la Turquie, si elle intégrait lUE, deviendrait le pays détenant le plus fort pourcentage de votes au Conseil et au Parlement européens ! Pour toutes ces raisons, je crois quil vaudrait mieux privilégier avec ce grand pays des relations spéciales mais sans le faire entrer dans lUE, du moins pas en létat actuel des choses. Essayons, dans un premier temps, de digérer les pays européens de lEst, ce qui représente déjà un défi de taille.
A. D. V. LEspagne entretient des relations assez spéciales avec le Maroc : le 2 novembre dernier, Rabat a rappelé son ambassadeur pour protester contre la visite du Roi dEspagne Juan Carlos à Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles en territoire marocain. Quavez-vous pensé de cette visite ?
J. M. A. Il est tout à fait normal que le Roi visite les territoires espagnols de Ceuta et Melilla. Après tout, ce sont des villes espagnoles.
A. D. V. Sur cette question, Nicolas Sarkozy sest distingué de son prédécesseur à lÉlysée en sabstenant de critiquer cette visite et de prendre le parti du Maroc (comme lavait fait Jacques Chirac pendant la crise de lîle de Persil en 2002)
J. M. A. Il est heureux que Nicolas Sarkozy nait rien fait de tel. Cela ne métonne pas de sa part. Le président français est un allié et un bon ami de lEspagne.
A. D. V. Le Roi vous a récemment défendu face à Hugo Chávez qui vous traitait de fasciste. Quaimeriez-vous répondre aux attaques du président du Vénézuéla?
J. M. A. Je nai strictement rien à lui répondre. Je crois que la personnalité de chacun se reflète dans ses actes. Pour ce qui est de M. Chavez, sa doctrine et sa politique de « Caudillo du XXIe siècle » sont extrêmement préoccupantes. Je redoute particulièrement leffet contagieux que cette politique risque davoir sur le reste du continent sud-américain. Sans compter que ses alliances internationales ne présagent rien de bon... Dans ce contexte, je ne peux quêtre préoccupé par le sort des entreprises espagnoles implantées dans ce pays et soumises aux mouvements dhumeur du Caudillo. En se comportant en populiste révolutionnaire, Hugo Chavez ne contribue pas au développement de lAmérique latine. Cette dernière devrait plutôt prendre exemple sur lAmérique du Nord et suivre le chemin de la démocratie, de léconomie de marché et du monde occidental.
A. D. V. Revenons à lUE. Concernant le Traité simplifié, êtes-vous satisfait du fait quil ait finalement repris certaines des dispositions du Traité initial?
J. M. A. Je pense sincèrement que quelques petites modifications initiales du Traité de Nice auraient pu suffire à éviter de nombreux problèmes. De mon point de vue, le problème de lEurope nétait pas tant institutionnel que politique. À présent, lUE doit, comme je viens de le dire, délimiter ses frontières ; se réarmer moralement en assumant pleinement les valeurs fondamentales de lOccident, qui sont des valeurs judéo-chrétiennes et humanistes ; réformer nettement son économie, car elle a besoin dune économie ouverte, libérale et compétitive ; définir une politique très claire contre le terrorisme et en matière de flux migratoires ; et élaborer une politique de sécurité et de défense davantage axée sur le lien avec les États-Unis.
Pour y parvenir, la volonté politique importe plus que la mise en place de nouvelles institutions européennes. Quant au Traité constitutionnel, il sagissait essentiellement dun problème de répartition des pouvoirs (8). Tout le reste était annexe. Certains pays, qui nétaient pas satisfaits du Traité de Nice, ont décidé quil fallait changer, doù le Traité constitutionnel. Mais ce texte a été rejeté dans sa totalité. Ceux qui lont rejeté nont jamais dit quils voulaient conserver telle partie et rejeter telle autre. Par conséquent, je trouve choquant que lon réinsère dans le Traité simplifié justement la partie la plus problématique du projet rejeté par référendum, à savoir celle qui répartit les pouvoirs. Je trouve également choquant que lon fasse approuver ce Traité simplifié non par les citoyens, mais directement par les Parlements. Dans ce contexte, il ny a plus lieu de sétonner du fait que le déficit de confiance envers les institutions européennes ne cesse de progresser. Ce qui a été rejeté par référendum mais sera approuvé par les Parlements aura du mal à paraître légitime
A. D. V. Concernant l« euro fort » et le fait que la Banque centrale européenne ne soit pas contrôlée par les peuples, votre position est-elle également proche de celle du président Sarkozy (9) ?
J. M. A. Je pense que lindépendance de la Banque centrale européenne est une bonne chose. Quant à leuro, il constitue une énorme garantie pour lEurope. Jajoute que lHistoire a montré que la possibilité de procéder à des dévaluations rend les États indisciplinés. Cette possibilité a tendance à les inciter à ne pas mener à bien les réformes nécessaires pour assurer leur stabilité économique. Bien au contraire, même : quand les gouvernements savent que, le cas échéant, ils pourront toujours dévaluer la monnaie et, ainsi, améliorer artificiellement leur compétitivité, ils ont tendance à se reposer sur cette méthode au lieu de faire en sorte de ne pas avoir à y recourir...
La dévaluation est donc un piège, une fausse sortie de crise. Les exigences draconiennes dues à leuro et aux critères de convergence nous ont obligés à nous discipliner. Leuro nous a donné une armature. Évidemment, cette armature est inconfortable lorsque lon est hors critères. Mais à ceux qui sy conforment, elle assure protection et stabilité.
A. D. V. Pensez-vous quune parité dollar-euro serait nécessaire pour le commerce international ?
J. M. A. Avec lactuel taux de change dollar-euro, lAllemagne est la puissance exportatrice la plus forte du monde !
A. D. V. Cette parité, vous le reconnaissez, est plus favorable à certains pays quà dautres. Elle paraît, en tout cas, peu favorable à léconomie française ou à léconomie italienne
J. M. A. Je maintiens que, fondamentalement, ce système est bon. Dun point de vue personnel, par exemple, je suis bien obligé de constater que lorsque je suis payé en dollars je gagne moins que lorsque jétais payé en euros !
A. D. V. Passons, si vous le voulez bien, aux questions dimmigration. Comment des pays méditerranéens voisins du monde musulman, comme lItalie ou lEspagne, doivent-ils gérer lentrée des immigrés clandestins et réguliers ?
J. M. A. LEspagne a beaucoup changé ces dix dernières années grâce aux immigrés. Limmigration est en train dapporter à nos sociétés des modifications qui sont, dune façon générale, très positives. Nous, les Espagnols, comme dautres pays européens, ne devons jamais oublier que nous avons été des pays démigrants même sil est vrai que désormais, nous sommes devenus des pays dimmigration.
Cette immigration ne peut réussir que dans la légalité. Les immigrants sont des personnes et, comme toutes les personnes, ils doivent respecter la loi. De son côté, lÉtat doit tout faire pour combattre les mafias qui senrichissent avec le trafic des personnes.
Je crois, également, quune politique dimmigration raisonnable doit rechercher lintégration des nouveaux venus au sein des sociétés des pays où ils sinstallent. Intégration et capacité dabsorption sont les deux principes de base que toute politique de limmigration doit prendre en compte. En Europe, le débat sur limmigration ne peut pas être séparé du débat sur la réforme de nos services sociaux. Lexpérience des pays du Nord nous a appris quune dépendance trop forte vis-à-vis des services de lÉtat en ce qui concerne le bien-être engendre un défaut dintégration et de sérieux problèmes. Les immigrants sont des personnes libres et responsables, et cest comme tels quil convient de les traiter.
A. D. V. Venons-en maintenant aux dossiers qui fâchent. Que répondez-vous à ceux qui vous ont reproché davoir sciemment imputé à lETA les attentats du 11 mars 2004 commis par Al-Qaïda à Madrid ?
J. M. A. Sincèrement, la gauche a instrumentalisé cette tragédie. Tous les sondages sont formels : sans ces attentats sur lesquels la gauche a surfé, nous aurions gagné les élections. Ce qui est terrible, cest quau lieu den vouloir aux terroristes on en a voulu au gouvernement ! Cest aussi injuste que si je disais aujourdhui que la mort en juin 2007, au Liban, de six soldats espagnols de la Finul dont lenvoi a été décidé par le gouvernement Zapatero était la conséquence de la lâcheté du gouvernement espagnol actuel ! Noubliez pas que, le 11 mars 2004, le premier à accuser lETA pour dédouaner les islamistes et affaiblir mon gouvernement fut M. Zapatero ! La stratégie de la gauche changea quand elle constata quil était, pour elle, plus porteur électoralement de nous accuser davoir menti en attribuant les attentats à lETA une hypothèse dont je rappelle que ce nétait, pour nous, quune supposition parmi dautres. Comme je lai expliqué à maintes reprises, nous nous sommes contentés de transmettre au public toute les informations dont nous disposions. Nous avons collé au rapport des services de sécurité, qui faisait porter à l'ETA la responsabilité de lattentat.
A. D. V. Le 14 mars 2004, en votant pour le parti socialiste, les Espagnols ont-ils cédé à Al-Qaïda ?
J. M. A. Les Espagnols ont voté ce jour-là dans un contexte de grande tension émotionnelle. Aujourdhui, presque quatre ans après ces terribles événements, nous pouvons évaluer les réactions et les degrés de responsabilité de chacun. Nous continuons dignorer certains points essentiels à propos de ce qui sest réellement passé pendant ces journées dramatiques. Personne na jamais posé la question de la légitimité de ces élections. Mais, chaque jour, il apparaît toujours plus clairement que les terroristes ont atteint lobjectif quils poursuivaient : conditionner le processus électoral. Cest un sujet de réflexion essentiel pour toutes les démocraties dans la mesure où ce phénomène risque de se reproduire. La décision de retirer les troupes espagnoles dIrak, qui fut prise en violation des engagements internationaux de lEspagne et des promesses que M. Zapatero lui-même avait faites durant la campagne électorale (10), fut considérée par les terroristes comme une victoire importante. Et lorsque les terroristes enregistrent une victoire, ils se renforcent
A. D. V. Est-il vrai que les attentats du 11 mars 2004 nauraient pas eu lieu si vous naviez pas envoyé de troupes en Irak ?
J. M. A. Il est absurde de tenter dexpliquer la haine des djihadistes à légard des démocraties occidentales par telle ou telle décision de tel ou tel gouvernement. Comprenez bien quils détestent la nature même de nos démocraties ! Cest pour cette raison quils veulent les détruire. Et, naturellement, ils ne supportent pas lidée que des régimes totalement démocratiques puissent, un jour, sinstaller en Afghanistan et en Irak. Il nen est que plus fondamental daider ces gouvernements à devenir de plus en plus démocratiques. Un retrait au mauvais moment aurait des conséquences gravissimes...
A. D. V. Le terme de « syndrome de Munich » vous paraît-il trop fort à propos de José Luis Zapatero ?
J. M. A. Non ! Si vous me demandez si Chamberlain ressemble à Zapatero, je répondrai
que Chamberlain avait plus de relief et même plus de courage que Zapatero ! En effet, après avoir pactisé avec les nazis, Chamberlain, lui, avait au moins eu le courage de sen aller par la grande porte. Zapatero nose même pas en faire autant ! Il doit certainement avoir honte de sa politique dapaisement avec lETA mais il nose pas affronter les reproches de ses adversaires politiques et de son peuple. Chamberlain et Zapatero ont effectué les mêmes erreurs et ont les mêmes défauts ; seul le courage les différencie. Et je suis certain que si Zapatero venait à être réélu en 2008, il pactiserait à nouveau avec les terroristes dETA.
A. D. V. Votre livre offre une comparaison intéressante entre le terrorisme dETA et celui dAl-Qaïda. Pourriez-vous développer cette idée ?
J. M. A. Je suis convaincu que tous les terrorismes poursuivent les mêmes fins : saborder les démocraties et détruire les sociétés libres par la terreur pour leur imposer la tyrannie. De ce point de vue, tous les terrorismes sont identiques. Dans le cas dal-Qaida, au-delà de sa dimension universaliste, cest sa doctrine islamo-fasciste qui est déterminante. Je crois que nous avons là la plus grande menace actuelle pour le monde ! Face à lislamo-fascisme, il ny a pas de politique dapaisement qui tienne. Les alliances de dirigeants occidentaux avec des représentants de lislamo-fascisme sont à bannir absolument.
A. D. V. Une polémique oppose en Espagne nostalgiques et démystificateurs de l« Âge dor musulman andalou ». Comment expliquez-vous, au sein de la gauche espagnole et au-delà, cette mode nostalgique de la colonisation de lEspagne par lislam et les Arabes ? Sur ce sujet, vous vous êtes violemment opposé à Zapatero : vous auriez exigé que les colonisateurs arabes demandent, eux aussi, pardon pour le passé
J. M. A. Non, ce nest pas exactement ce qui sest passé. M. Zapatero sest excusé au nom de lEspagne pour le sort des Arabes chassés du pays par Isabelle la Catholique au XVe siècle ; il a, aussi, regretté le discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI (11). Je lui ai répondu que, dans ce cas, chacun devrait demander pardon aux autres, y compris les musulmans, qui devraient sexcuser davoir colonisé lEurope ! Cette réplique jinsiste sur ce point était adressée non pas aux dirigeants arabes mais à José Luis Zapatero. En somme, jai voulu, par cette boutade, mettre fin à la repentance perpétuelle.
A. D. V. Ne craignez-vous pas que le « mythe de lislam andalou » soit instrumentalisé par ceux des islamistes qui veulent «récupérer » lAndalousie (12) ?
J. M. A. Monsieur Zapatero veut même que létude de lislam devienne obligatoire dans les écoles espagnoles ! Je vous rappelle, au passage, qu« Al Andalus » ne désignait pas la seule Andalousie actuelle, mais toute la péninsule ibérique dominée par lislam. On peut donc parler, à propos de cette mode, de nostalgie de la colonisation à rebours. Le mythe dAl Andalus représente un puissant levier de mobilisation pour les islamistes. Leur objectif est de réintégrer au sein de la oumma, ou communauté des croyants, lensemble de la péninsule ibérique, quils appellent « Al Andalus ». Aux yeux des islamistes, lEspagne est un dossier prioritaire pour des raisons historiques. En effet, lEspagne na pas seulement abandonné la foi musulmane, elle la aussi combattue pendant toute la période de la Reconquista. Il est certain que notre nation sest construite contre lislam. Il sagit là de lHistoire. Ces réflexions nont rien à voir avec les relations inter-religieuses actuelles. Toujours est-il que les islamo-fascistes considèrent que cette Histoire est intolérable. LEspagne entière est, pour eux, un objectif prioritaire. Je prends donc cette menace très au sérieux.
A. D. V. Votre discours sur le refus de la repentance perpétuelle ressemble beaucoup à celui de Nicolas Sarkozy
J. M. A. La « pensée faible » est un énorme problème et la source dune grande vulnérabilité. Ce combat contre la repentance, que je partage avec M. Sarkozy, doit être mené dans bien dautres enceintes et à dautres niveaux que la présidence de la République française ou la Fondation dun ex-premier ministre espagnol. Cest un travail intellectuel, moral et psychologique de longue haleine. À cet égard, le ressaisissement qui est en cours en France est important pour toute lEurope et la pensée libre en général.
La contrition permanente des Occidentaux est insupportable. Pour ma part, en tout cas, je ne demande pardon pour rien ! Je ne suis pas responsable de ce qui appartient au passé et nous ne sommes pas pires que les autres. Récemment, je rappelais ici même, à Madrid, dans lenceinte de la Faes, en citant lhistorien grec Hérodote, que les Perses estimaient quils avaient toujours raison et que les autres avaient toujours tort. Aujourdhui, les Occidentaux tiennent le raisonnement inverse : ils auraient toujours tort et les autres toujours raison. Ce nest guère mieux !
A. D. V. Avez-vous un conseil à donner aux dirigeants libéraux comme Nicolas Sarkozy ou Angela Merkel ? Y a-t-il une méthode, une « doctrine Aznar » ?
J. M. A. Je naime pas donner des conseils, surtout à Nicolas Sarkozy et à Angela Merkel, qui sont de bons amis et de grands dirigeants politiques dont jadmire la capacité de travail, la ténacité et les principes. Je partage avec eux de nombreuses idées et valeurs. Ils savent mieux que quiconque comment faire avancer ces idées, comment déployer leurs programmes réformistes. Je crois que leur action politique favorisera une Europe ouverte et responsable, une Europe dynamique. Et je suis sûr quune Espagne dont Mariano Rajoy sera le premier ministre sunira bientôt à cette force positive pour notre continent.
Pour être franc, je ne sais pas sil existe une « doctrine Aznar ». Je sais seulement que, tout au long de ma vie politique, mon action a été basée sur des principes, des convictions, des idées
et sur la certitude que seuls le travail, la constance et la détermination peuvent permettre à ces idées de porter leurs fruits.
Notes
(1) Née dune recommandation du Conseil de lEurope en 2002 et destinée à promouvoir une « société libre, tolérante et juste », cette nouvelle matière a pour objectif denseigner aux jeunes Espagnols les principes de la vie en société. Elle est très contestée par le PP et lÉglise catholique, qui y voient un « formatage des cerveaux ».
(2) Allusion aux réformes constitutionnelles et aux négociations engagées par M. Zapatero et son gouvernement depuis trois ans en vue de doter le Pays basque et la Catalogne dune autonomie encore plus grande quactuellement ce qui, daprès la droite, risque de remettre en question lunité espagnole. En 2005, le gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero avait accepté, en échange d'un abandon de la violence par le groupe terroriste, le principe de négociations limitées avec lETA (ne portant pas sur l'indépendance du Pays basque). Au cours de ce processus de paix, certains membres du Parti socialiste espagnol (PSOE) ont rencontré des membres de Batasuna, la branche politique de lETA, pourtant déclarée illégale en 2003 par le Parti populaire et inscrite sur la liste des organisations terroristes de lUnion européenne. L attentat perpétré par lETA le 30 décembre 2006 à laéroport de Madrid interrompit ces négociations.
(3) Référence au débat douloureux autour de la guerre civile espagnole, sachant que Zapatero, fils danti-franquistes militants, veut « défranquiser » lEspagne et a rouvert ce dossier brûlant que ses prédécesseurs avaient clos dans un souci dapaisement.
(4) Juan José Ibarretxe, président de la communauté autonome du Pays basque, a annoncé la tenue de deux référendums dautodétermination, en deux étapes : le 25 octobre 2008 puis en 2010. En Catalogne, le vice-président Luis Carod-Rovira, membre du parti indépendantiste Esquerra Republicana, a proposé quun referendum dautodétermination ait lieu en 2014. Il est très probable que celui-ci soit organisé (selon un sondage paru dans le journal catalan El Periódico, 60 % des Catalans y sont favorables).
(5) La FAES est une fondation édifiée sur le modèle des think tanks américains. Elle a pour mission doffrir une plate-forme idéologique à la droite, de défendre lOccident judéo-chrétien et lAlliance atlantique.
(6) Concept en vogue en Espagne et en Amérique latine, désignant la communauté (culturelle et historique) de destin unissant dans un même ensemble les peuples hispanisés et la mère patrie espagnole, pendant hispanique de la Lusophonie pour les peuples de langue portugaise et de la Francophonie pour ceux de langue française.
(7) Processus également appelé « Partenariat euro-méditerranéen », instauré lors de la Conférence de Barcelone de novembre 1995. Cette conférence s'était tenue entre les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l'Union européenne et ceux des douze autres gouvernements méditerranéens (Algérie, Chypre, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie et Autorité palestinienne). Vingt ans après la signature des accords d'Helsinki, elle tenta de « rapprocher l'Europe et ces partenaires méditerranéens dans les domaines de la politique et de la sécurité, de l'économie et de la culture ».
(8) Concernant le système de vote au Conseil européen, le traité de Nice en vigueur prévoyait un système de « pondération » des voix en fonction de la population des États ; avec ce système, la Pologne bénéficiait de 27 voix au Conseil ; la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Italie de 29 voix. Par rapport aux acquis de Nice, que voulaient conserver les pays bénéficiaires précités, le nouveau Traité simplifié (signé le 13 décembre à Lisbonne et désormais appelé Traité réformateur ou Traité de Lisbonne) reprend le principe de la « double majorité qualifiée » (55 % des États représentant 65 % de la population). Le nouveau traité de Lisbonne a aussi prévu des dérogations permettant de s'exempter des décisions à la majorité qualifiée en matière de coopération judiciaire et policière. Pour résumer, le Traité de Lisbonne a accepté un compromis : le nouveau système de vote du Conseil européen conserve la majorité qualifiée, mais n'entrera en vigueur quen 2014 au lieu de 2009 ; et, jusqu'en 2017, la Pologne pourra demander qu'on calcule la majorité selon les anciennes règles si elle est mise en minorité.
(9) Nicolas Sarkozy dénonce le fait que les États européens nont pas la possibilité de mener une politique monétaire propre et nont aucun droit de regard sur la façon dont est élaboré le taux de lEuro, un taux selon lui trop élevé, ce qui pénalise les exportations et ne correspond pas aux besoins de léconomie française.
(10) Dans un premier temps, Zapatero navait pas dit quil retirerait les troupes brutalement. Mais au lendemain des attentats de mars 2004, il a changé de tactique et promis de ramener les soldats espagnols à la maison au plus vite.
(11) Ce discours provoqua un scandale planétaire. Selon certaines interprétations, le pape y aurait laissé entendre que lislam était une religion guerrière par nature.
(12) Le mythe de lislam andalou ou de l« Âge dOr de lislam de Cordoue et Grenade » (et de lEspagne en général) sous loccupation arabe, consiste en une mode attribuant aux musulmans et aux envahisseurs « arabes » en réalité des berbéro-espagnols convertis , toutes les vertus pacifiques, tolérantes, scientifiques, etc. Ce mythe anime les appétits revanchards et irrédentistes de nombreux pays musulmans et, a fortiori, des groupes islamistes qui déclarent vouloir « récupérer » lAndalousie ou regretter sa « perte ». De tels propos ont été tenus ouvertement par le numéro deux dAl-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, dans lallocution où il revendiquait les attentats de mars 2004 à Madrid.
* José Maria Aznar, 57 ans, ancien Président du Gouvernement espagnol du 5 mai 1996 au 17 avril 2004, cest-à-dire durant deux mandats successifs (1996-2000 ; 2000-2004). Fils de Manuel Aznar Acedo, journaliste connu, les origines de sa famille remontent aux comtes d'Aznar, des nobles du nord de l'Espagne ayant joué un rôle important dans la Reconquista contre les occupants Maures. Il réalisa ses études secondaires au Colegio del Pilar de Madrid. En 1975, il termina ses études de droit à lUniversité Complutense de Madrid. En 1976, il intégra l'inspection des Finances, puis, en 1977, épousa Ana Botella. En 1979, il rejoignit l'Alianza Popular, le parti conservateur post-franquiste de Manuel Fraga Irribarne. Il fut alors élu député de La Rioja et devint président de la communauté autonome de Castille-Y-Léon.
En 1987, Manuel Fraga fait de lui le Président de l'Alliance Populaire, quil rebaptise Partido Popular (PP), en en faisant un parti libéral de droite, dont l'électorat va du centre-droit libéral aux secteurs plus droitiers ex-franquistes. Le PP est actuellement membre du groupe du Parti populaire européen et non des consevateurs. En 1993, Aznar, déjà populaire, échoue de justesse aux élections législatives contre le Parti Socialiste de Felipe Gonzàlez. Le 19 avril 1995, il survit à un attentat à la bombe du groupe terroriste basque ETA, ce qui augmente encore son aura et sa popularité médiatique sur fond de terrorisme basque. Le 5 mai, González convoque des élections anticipées, et Aznar les remporte d'une courte majorité. En 2000, il est réélu et obtient la majorité absolue aux Cortes. Durant ses deux mandats, le chômage, qui était monté sous les socialistes jusquà un tôt record de 20 %, diminua jusqu'à passer en-dessous la barre des 10 %, grâce à une politique libérale fondée sur la productivité et la libération du travail au détriment de lassistanat. Durant les « années Aznar », léconomie espagnole connaît une embellie que ses adversaires politiques et le monde entier reconnaissent être sans précédents depuis les années 1960, parlant de « miracle économique espagnol ».
Sur le plan international, José Maria Aznar opéra un net rapprochement de son pays avec les Etats-Unis et affichera ouvertement son amitié personnelle envers le Président George W. Bush, soutenant sans réserve lopération américaine en Irak de 2003. Il soutiendra également un coup dEtat mené par les Etats-Unis en 2002 contre son ennemi latino-américain, le « révolutionnaire » marxiste-bolivarien Hugo Chavez.
A la différence de ses prédécesseurs et de Zapatero actuellement, Aznar luttera de façon intransigeante contre l'organisation terroriste basque ETA. Après une première trêve et une tentative avortée de négociations secrètes, la trêve dETA est rompue et suivie dune vague dattentats dune rare violence, dénoncée par certains autonomistes eux-mêmes, comme par exemple José Ramón Recalde, visé par les attentats. Un pacte signé avec le parti socialiste dopposition, le 12 décembre 2000 édifie un large front contre l'ETA, appuyé par toute la classe politique espagnole démocrate et par les masses. Dans la foulée, le gouvernement dAznar promulgue, le 27 juin 2002, une Loi sur les partis politique qui rendra illégaux les partis ne condamnant pas explicitement le terrorisme, posant ainsi les bases de linterdiction de Batasuna, le bras politique d'ETA, officiellement dissoute le 26 août 2002 par le juge Baltasar Garçon. Linitiative sera approuvée par une large majorité dEspagnols, révoltée et lassée par le terrorisme basque, tout comme le sera l'emprisonnement de dirigeants de Batasuna.
Ayant toujours prévenu qu'il n'effectuerait que deux mandats, Aznar choisit son dauphin du PP Mariano Rajoy comme candidat à sa succession aux élections du 14 mars 2004. Malgré la décision dAznar de soutenir l'invasion de l'Irak, à laquelle l'opinion publique espagnole était opposée à 80 %, Rajoy était au départ donné vainqueur par tous les sondages et les médias jusqu'au matin du 11 mars 2004, date des attentats sanglants de Madrid perpétrés par un réseau hispano-maghrébin dAl Qaïda et ayant fait près de 300 morts Le fait que le Gouvernement PPE persistât à désigner ETA comme responsable des attentats jusquau dernier moment (samedi 13 mars 2004) - par la voix du porte-parole Angel Acebes - choqua l'opinion espagnole qui crut y voir une « manipulation », idée sur laquelle surfa à lenvi le candidat Zapatero ayant trouvé ici un point de vulnérabilité. Ceci amena, en moins de trois jours, à une inversion des sondages et déboucha sur la victoire surprise du parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) et de lactuel Président du Gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, aux élections législatives. Zapatero, véritable antithèse idéologique et psychologique dAznar, sut capitaliser largument du « mensonge », contesté par J.M. Aznar, et misa tout son succès sur la promesse de retirer les troupes espagnoles dIrak à peine élu, jouant sur lidée entretenue par les médias et le Parti socialiste espagnol selon laquelle la présence ibérique en Irak et le pro-américanisme dAznar auraient contribué à la campagne dattentats.
Lancien Président du Conseil assure aujourdhui ne pas vouloir briguer un nouveau mandat et affirme quil ne désire se présenter à aucune grande élection nationale, en dépit de sa popularité, précisant quil na pas perdu les élections nationales de 2004, puisquil nétait déjà plus candidat ! Aujourdhui, José Maria Aznar, heureux et sillonnant le monde entier, est donc officiellement retiré de la vie politique, enseignant une partie du temps aux Etats-Unis, à la George Town University et prononçant des conférences dans le monde entier. Mais son influence morale et intellectuelle sur le Partido Popular espanol (PPE) est plus réelle que jamais, notamment à travers la très prestigieuse fondation quil dirige, la FAES, think thank libéral et transatlantique dont le rayonnement va jusquau Etats-Unis et dans toute lAmérique latine. Son charisme personnel continue tellement de marquer le Partido Popular que certains membres du PPE craignent que la figure moins charismatique de Mariano Rajoy ait du mal à asseoir sa popularité et à amener de nouveau le PPE aux affaires de lEtat. Sur ce point, José Maria Aznar est confiant, estimant que Rajoy demeure le mieux placé et saura imprimer sa marque à lissue dune victoire dont il ne doute pas. J. M. Aznar estime que sa mission principale réside non plus dans la vie politique gouvernementale, mais dans la promotion de nouvelles idées et dans linfluence intellectuelle et médiatique. Un combat culturel quil livre au sein de la Fondation FAES et auquel il assigne la tâche principale de redonner une armature de pensée et une légitimité à la droite libérale face à « lhégémonie culturelle et intellectuelle » de la Gauche.
Alexandre del Valle *
© Politique Internationale
Cet entretien exclusif, réalisé par Alexandre Del Valle, a bénéficié de la collaboration de Mlle Sophie Fernandez Debellemanière. Puis de Philippe De Veulle. Qu'ils en soient vivement remerciés.
* Alexandre del Valle est géopolitologue, auteur de nombreux articles et ouvrages, dont Le Totalitarisme Islamiste et Le Dilemme Turc, parus aux éditions des Syrtes.
Mis en ligne le 5 février 2008, par M.











