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Israéliens vs. Palestiniens : La spirale est profonde
Citations : « …de fil en aiguille, on en vient à penser qu’après tout, même s’il a été légitime de créer Israël, sa pérennité ne vaut pas le prix d’une guerre de cent ans… Mais, ce n’est pas en tronquant la réalité historique ni en mobilisant tous ses efforts sur le terrain et dans la communication, pour que la réalité actuelle concorde avec le fantasme imaginairement confirmé par le soi-disant meurtre de Mohammed Al Dura, que l’on sortira de la spirale délirante qui produit les destructions que l’on voit tous les jours à Sderot, en Israël, et dans la bande de Gaza et les Territoires palestiniens… » Une fine analyse d’un praticien des ressorts cachés de l’esprit humain. (Menahem Macina).
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6 janvier 2007

 

Texte repris du Blog de G. Huber.

 

En lisant [dans Haaretz du 23 janvier] l’article d’Amira Hass ("They neither see nor remember"), sur lequel La Paix Maintenant (" La politique d’escalade israélienne à Gaza vue par Amira Hass : amnésie, courte vue, perte du sens de l’orientation et difficultés d’apprentissage ") a attiré l’attention, et qui fait état de « la faillite morale (et pas seulement sécuritaire) de la politique de l’escalade » israélienne à Gaza, je me suis souvenu d’un texte dans lequel je faisais référence à la lauréate 2003 du prix de la liberté de la presse de l’Unesco qui avait en son temps dénoncé la culture de mort qui sévissait dans les Territoires palestiniens (voir : " Un jeu d’enfants palestiniens, quelque part entre la culture et la culture de la haine "). 

En effet, elle semble avoir oublié cette dénonciation, puisque, pour expliquer l’engrenage, elle écrit aujourd’hui : « En septembre 2000, Barak était Premier ministre. À l’époque, l’armée avait répondu à des manifestations populaires et à des jets de pierres par l’escalade et par des tirs mortels contre des civils, dont de nombreux enfants ».

L’argument consiste à dire : Israël peut bien, aujourd’hui, tuer, y compris des enfants, comme en septembre 2000, il ne parviendra pas à faire fléchir les Palestiniens, au contraire, puisque ce sont ces meurtres qui les ont conduits à la décision de fabriquer des roquettes « artisanales » et à en projeter toujours plus sur Sderot, en Israël, depuis la bande de Gaza, au risque des représailles israéliennes. La culture de mort trouverait donc ici une explication, en ce qu’elle serait une réponse aux meurtres d’enfants palestiniens par les Israéliens.

*

« Car la pensée est sombre ! Une pente invisible

Va du monde réel à la sphère invisible :

La spirale est profonde, et, quand on y descend,

Sans cesse se prolonge et va s’élargissant. »

(Victor Hugo)


*

Je ne ferai pas à Amira Hass l’injure de penser qu’elle justifie ainsi les assassinats, ou les risques d’assassinats d’Israéliens, quand elle explique, selon le modèle d’une causalité unilatérale, que les Israéliens ne récoltent que la tempête du vent qu’ils ont semé. Car alors, je pourrais aussi utiliser le même modèle pour affirmer que les Palestiniens ont semé le vent en fabriquant de toutes pièces le faux meurtre télévisuel de Mohammed Al-Dura, en septembre 2000, dans le but de justifier leurs exactions ultérieures (attentats–suicide), et la tempête qu’en retour, ils récolteraient, le tout pour justifier leur statut de victimes.

Mais enfin, peut-on vraiment accepter la déformation historique qui est celle de la journaliste ? Même Charles Enderlin, dans Le rêve brisé, cite Shlomo Ben Ami, qui explique que le commandement national de la police n’avait nullement programmé la répression à balles réelles, qui, à la suite de l’attaque palestinienne dirigée contre le chef de la police de Jérusalem, devait causer la mort de plusieurs lanceurs de pierre palestiniens, le 28 septembre 2000, autour de l’enceinte du Harâm. Quant aux manifestations du 30 septembre 2000 à Gaza, nous savons à présent qu’au Carrefour de Netzarim, aucun enfant palestinien lanceur de pierres n’a été tué, pas plus que le petit Mohammed, d’ailleurs. Alors, sur quoi se base Amira Hass pour affirmer, à l’emporte-pièce, que l’armée de Barak avait massacré des civils, dont de nombreux enfants ? Il y a là quelque chose qui emporte son imagination. Certes, la guerre israélo-palestinienne fait de nombreuses victimes de part et d’autre, dont beaucoup enfants, mais l’atrocité de la réalité n’est-elle pas suffisamment parlante pour que cette journaliste ne se sente pas obligée de la réécrire comme on rédige une légende anti-israélienne racontant des meurtres d’enfants palestiniens, inscrits dans la stratégie de Tsahal ?

S’agissant des images filmées par Talal Abu Rahma, je sais bien que, même si j’ai démontré par a + b qu’il s’agit d’une fiction palestinienne de propagande et non d’un fait de guerre, je me heurte à l’objection que voici : si la réalité est celle que décrit l’image, qu’importe si l’image ne reflète pas la réalité. Mais cette objection suppose que l’image qui ne reflète pas la réalité la reflète quand même. Alors, qu’est-ce qui fait fonctionner cette objection ?

Je crois que c’est le fantasme (imaginairement confirmé par les images de la soi-disant réalité du meurtre du petit Mohammed), selon lequel, en 2000, anticipant  la Seconde Intifada, l’état-major de l’armée israélienne (en accord avec Ehud Barak) aurait donné l’ordre odieux de tuer les enfants palestiniens, surenchérissant de la sorte par rapport à l’autre ordre odieux de Yitzhak Rabin, de faire face à la Première Intifada de 1987, en  leur « brisant les os ». (Dans son dernier livre, "Les 18 qui ont fait Israël", Freddy Eytan  est, pour le moins imprécis, lorsqu’il écrit : « il tente de mater cette révolte par la force et la répression. C’est un échec »).

Ce n’est un secret pour personne que beaucoup de gens, notamment « de gauche », qui, en Israël comme en France, avaient confiance en Barak, ont pensé que, soit il avait vraiment couvert cet ordre, soit il avait été dépassé par des initiatives intempestives de hauts gradés de l’armée. Au demeurant, il est assuré que, craignant sans doute de donner du crédit à l’accusation et d’apparaître comme un accusé qui se défend, Barak a préféré perdre le pouvoir, six mois plus tard, que de se battre sur le fait que jamais  l’armée d’Israël n’a donné et ne donnerait ce type d’ordre à ses soldats.

Mais, le fait qu’il a refusé de combattre la stratégie palestinienne de communication a été une lourde erreur, non seulement pour lui, parce qu’il aurait dû être capable de faire face à cette accusation et d’y répondre, et pour tous les généraux et autres Premiers ministres qui ont suivi et qui n’y ont jamais répondu, mais pour le déroulement de la guerre même. Ne pas se battre sur ce point a permis aux Palestiniens d’imposer les mises en scène de meurtres intentionnels et de sang-froid d’enfants palestiniens par les soldats israéliens, comme l’écran de représentation de la guerre transmuée en barbarie israélienne, non seulement à la télévision, mais dans le cœur de nombre de gens, y compris d’anciens amis d’Israël.

Au demeurant, l’effet hypnotique des images du faux meurtre du petit Mohammed provient, en partie, de la conviction de certains journalistes que cet ordre avait été donné. Ils ont vraiment cru avoir trouvé, dans ces images, la réalité même du fantasme en la vérité duquel ils croyaient.

*

Je sais bien qu’au moment même où il me lit, tout lecteur est tenté de se détourner de la vérité de mon propos en pensant aux enfants et adultes palestiniens morts réellement pendant cette guerre. Et lorsqu’on rétorque qu’elle en entraîne également chez les Israéliens, l’argument est aussitôt trouvé : oui, mais ce sont les Israéliens qui sont responsables de cette guerre. Puis, de fil en aiguille, on en vient à penser qu’après tout, même s’il a été légitime de créer Israël, sa pérennité ne vaut pas le prix d’une guerre de cent ans.

Mais, ce n’est pas en tronquant la réalité historique ni en mobilisant tous ses efforts sur le terrain et dans la communication, pour que la réalité actuelle concorde avec le fantasme imaginairement confirmé par le soi-disant meurtre de Mohammed Al Dura, que l’on sortira de la spirale délirante qui produit les destructions que l’on voit tous les jours à Sderot, en Israël, et dans la bande de Gaza et les Territoires palestiniens. Au contraire, on envenimera cette spirale et on entravera toute progression vers la paix et vers une reconnaissance mutuelle de deux Etats indépendants, Israël et la Palestine, l’un à côté de l’autre. Et ce n’est pas comme cela qu’on cassera l’argument de la centralité de cette guerre israélo-palestinienne comme justification du terrorisme islamiste radical, ou  comme explication des malheurs de la globalisation du monde. Au contraire, on ne contrôlera bientôt plus la situation.

Israéliens et Palestiniens sont lancés les uns contre les autres dans un défilé où, tel Laïos et son fils Œdipe, ils ont pénétré en sens contraire. Pour sortir de la causalité unilatérale qui alimente les discours et les actions des deux adversaires, il n’existe qu’une seule solution : accepter de consulter l’oracle au même moment et se parler de leurs fautes cachées, plutôt que de vouloir déchiffrer l’énigme de leur guerre séparément, en les maintenant dissimulées.

Tant que Palestiniens et Israéliens ne décideront pas de démêler ensemble le vrai du faux, ils se feront une guerre impitoyable.


© Gérard Huber

 

Mis en ligne le 26 janvier 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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