Lexpression de "Grande Muette", on sen souvient sans doute, est généralement employée pour parler du silence impénétrable, dont a très longtemps fait preuve larmée. A ce titre, il peut sembler paradoxal de lappliquer à celle que les anglo-saxons appellent, non sans humour, la "classe bavarde".
Cest que le silence des journalistes provoque le même étonnement que celui que cause le verbo-moteur habituel, quand il semble atteint daphasie. « Tiens, se dit-on, quest-ce qui lui arrive? Soit il est malade, soit il est coincé. »
Un critique sen étonne, dailleurs, dans un éditorial paru aujourdhui (1):
« Le 14 novembre 2007, à la demande de la présidente de la cour dappel, une partie (18 minutes sur 27) du film [du mitraillage des al-Dura] était présentée devant une assistance nombreuse. Cherchez, vous ne trouverez pas la relation de cette audience dans nos quotidiens et nos hebdomadaires ! Même le long communiqué de lAgence France Presse nest pas repris, alors que nous savions tout du conflit commercial dun chanteur nonagénaire. »
Jétais au Palais de Justice de Paris, en ce 14 novembre - frisquet mais ensoleillé. Devant la salle daudience de la 11ème chambre, jai pu constater labsence quasi totale des médias français (à lexception dun caméraman de Canal plus). Elle contrastait avec la présence dun nombre relativement important de correspondants, majoritairement anglophones, de la presse étrangère, et, entre autres, de deux chaînes arabes - du Qatar et du Koweit.
En ce qui me concerne, même si je ne me faisais aucune illusion sur léventualité de leur venue, jai regretté de ne pas voir entrer dans la salle daudience M.M. Jeambar et Leconte. En effet, en dehors de Luc Rosenzweig, qui a visionné la bande de France 2, ils étaient les seuls à pouvoir confirmer si, oui ou non, il manquait bien 8 à 9 minutes de rushes sur le DVD fourni par France 2, et quelles scènes avaient été éventuellement coupées.
Justement, le silence hermétique de ces deux journalistes en dit long sur les murs de la presse française. On a parlé domerta. Le terme est excessif, dautant quil connote laspect mafieux qui, à mon avis, ne sied pas à la presse, en général, ni à la française, en particulier. Je préfère, pour ma part, parler desprit de corps. Le métier de journaliste est une situation exposée. Les avanies, les coups bas, les procès dintention, les insatisfactions, voire la hargne que causent certains de leurs éditoriaux et de leurs reportages, leur valent souvent de solides inimitiés, et les tentatives de les discréditer, voire de les diffamer, sont monnaie courante. On comprend donc que des professionnels des médias, tels Jeambar et Leconte, se soient gardés prudemment de prendre parti dans la grave querelle qui oppose leur collègue franco-israélien, Charles Enderlin, aux défenseurs de lhonneur de lEtat dIsraël.
Mais le fait est quils en ont parlé, et quils en ont soit trop dit, soit pas assez. Ce nest un mystère pour aucun de ceux ou celles qui suivent attentivement cette polémique, que, même sils ont formulé leurs remarques avec une prudence de Sioux sur le sentier de la guerre, ces deux journalistes nen ont pas moins décoché à Enderlin des flèches redoutables, tout en faisant en sorte quelles ne soient pas mortelles.
En voici quelques-unes, tirées de la longue interview accordée, en 2005, par Denis Jeambar et Daniel Leconte, à la radio communautaire juive RCJ (2).
- Sur la durée des rushes et leur caractère de mise en scène :
Denis Jeambar : «
on a vu ces quelques minutes dans les journaux télévisés, mais on na pas vu la totalité de la séquence, cest-à-dire, 27 ou 28 minutes qui avaient été tournées par le cameraman.
Daniel Leconte : «
il faut dire aussi que dans ces rushes, pendant 24 minutes à peu près, on ne voit que de la mise en scène. »
- Sur linanité de limputation à Tsahal de la mort de lenfant :
Daniel Leconte: «
Nous disons, un, Charles Enderlin nétait pas là présent au moment des faits. Nous disons, deux, au moment où Charles Enderlin dit que lenfant est visé par des balles israéliennes, cest faux [
] Cest faux ! Il na pas les moyens de le dire, et tout plaide pour le contraire. »
- Sur linanité de la réalité de lagonie de lenfant :
Daniel Leconte : « Trois, quand il dit quil a filmé la scène de lagonie de lenfant, cest faux. Donc, ça fait trois choses, quand même suffisamment importantes, pour
» (3)
Denis Jeambar : « Et puis, il y a le dernier point, cest-à-dire que Charles Enderlin dit "jai coupé la scène de lagonie [qui] est insupportable" ».
Shlomo Malka (RCJ) : « Il le dit à Télérama et ça cest faux. »
Denis Jeambar : « Il la déclaré tout de suite et il le redit à Télérama. Et ça, écoutez-nous, à moins quon nous lait caché, mais en tout cas on ne la pas vu. Parce quon a vu ce quil a montré à la télévision, et tout de suite après, on voit arriver une ambulance et on ne voit aucune scène dagonie. »
- Sur la simulation de blessures :
Denis Jeambar : « Ils simulent des blessures, totalement. Des va-et-vient dambulances où on évacue les gens qui nont strictement aucune blessure. Cest aussi un élément important du film, et dailleurs, qui fait que, dans la première vision, on a été extraordinairement troublés. Et le deuxième élément de trouble, cest la scène elle-même. Cest-à-dire quon a demandé des vérifications parce que le père porte un T-shirt sur lequel on ne voit aucune trace de sang. Et ça a été un des éléments qui nous ont aussi troublés. Et derrière, le père a été re-filmé pour montrer exactement les impacts de blessures, par rapport aux blessures quon constatait quelques heures après, quand il a été filmé à lhôpital
»
Il faut noter que, dans cette interview, jamais les deux journalistes ne prononcent le mot obscène de "mensonge". Par contre, le verbe "troubler", ainsi que sa forme adjective, "troublant", jouent, à quatre reprises, le rôle de substitut pudique du terme précédent, confraternellement incorrect.
Même des non-professionnels des médias comme moi peuvent comprendre quun journaliste répugne à critiquer un confrère, et que, par empathie, il se voie à sa place, exposé au déshonneur public pour infraction déontologique majeure. Mais que pèse cet esprit de corps - qui fait que toute la corporation se sent menacée quand un confrère est mis en cause -, face aux attentes dun public qui est en droit dexiger une information fiable et non biaisée, pour quelque motif que ce soit ?
*
* *
Parvenu au terme de cet article très imparfait, cest aux professionnels de linformation que jadresse, comme on lance une bouteille à la mer, les interrogations suivantes, qui sont latentes chez beaucoup de gens, et auxquelles ils devront, un jour ou lautre, fournir une réponse claire et courageuse, sils ne veulent pas voir leur crédit séroder davantage.
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Ont-ils bien saisi lampleur de la crise de confiance du public envers linformation médiatique ?
-
Iront-ils jusquà faire fi de lexigence de vérité pour sauver la mise à un collègue ?
Les temps ont bien changé. Le public nest plus composé de naïfs pour qui les quotidiens et les chaînes de radiodiffusion et de télévision constituent loracle en matière dinformation. Des gens qui, hier encore, abordaient lInternet avec timidité, découvrent de plus en plus les ressources quil recèle. Ils commencent à faire eux-mêmes ce que les journalistes faisaient jadis pour eux : rechercher linformation à la source. Ce que ne leur disent pas leurs quotidiens nationaux, ils vont le chercher ailleurs, sur les sites et les blogues - ceux des médias, mais aussi, et de plus en plus, ceux dorganisations et de particuliers qui pratiquent, avec plus ou moins de bonheur, la veille, la critique et lanalyse des médias.
Dans cinq ans peut-être, dans quinze ans sûrement, le Net et la Blogosphère seront une cause majeure de chômage pour les journalistes qui se croient omnipotents. Seuls survivront, dans ce métier, celles et ceux qui se seront démarqués par la rigueur et la qualité de leur couverture et de leur analyse des événements.
Et ceci pour France 2.
Les médias apprendront bien vite, à leurs dépens - par la désaffection dont ils seront victimes de la part de leur public -, quils ne peuvent faire taire son exigence de vérité par le chantage au procès en diffamation.
La presse doit apprendre à vivre avec un public qui lui demande des comptes même si ce nest pas toujours avec la déférence à laquelle elle croit avoir droit. Faute de quoi, elle perdra sa position de monopole de linformation, au profit de ce quon appelle déjà les alter-médias.
Menahem Macina
© upjf.org
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Notes
(1) Gabriel Lévy, "Affaire Al-Dura : Information ne vaut pas jugement ".
(2) "Texte précis de linterview de Denis Jeambar et Daniel Leconte diffusée sur RCJ le 1er février 2005".
(3) Il est dommage que cette phrase de Leconte soit restée en suspens. Je ne crois pas être malhonnête en la complétant et en la restituant ainsi : « Donc, ça fait trois choses, quand même suffisamment importantes, pour
» - de la manière suivante : « susciter des doutes sur la crédibilité de certaines parties de ce reportage ».
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Mis en ligne le 18 novembre 2007, par M.











