16 juillet 2007
On croyait laffaire entendue. A en croire les propos rassurants du cardinal Tarcisio Bertone que nous rapportions ici même, il était question de modifier ou de supprimer la prière pour la conversion des juifs. Ce ne semble pas être le cas. En effet, en ces matières, outre le pape lui-même, cest la Congrégation pour la Doctrine de la Foi qui donne le 'la'. Et le moins quon puisse en dire est que la 'note' quelle a émise récemment à ce propos, par la voix de son secrétaire, Mgr Angelo Amato, est dissonante par rapport à la perspective optimiste évoquée. Lavenir dira quelle ligne lemportera. Mais dores et déjà, il semble quon puisse craindre que ces sons de cloche fort différents ne soient lécho dun grave conflit dinterprétations, au sein de lEglise catholique, concernant le statut théologique des Juifs au regard de la doctrine du salut universel en Jésus-Christ. Les propos du cardinal J.-P. Ricard, que nous rapportons et commentons, après ceux de Mgr Amato, posent très bien le problème.
1. Extrait dune interview de l'archevêque Angelo Amato,
secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (16.07)
Reproduit daprès "Liturgie et cuménisme. Comment appliquer le Concile Vatican II", par Sandro Magister.
Q. Excellence, le motu proprio "Summorum Pontificum" a été accusé par certains dêtre anticonciliaire parce quil donne pleinement droit de cité à un missel dans lequel on prie pour la conversion des juifs. Est-il vraiment contraire à la lettre et à lesprit du Concile de dire cette prière?
R. Sûrement pas. A la messe, nous, catholiques, prions toujours, et en premier, pour notre conversion [1]. Et nous nous frappons la poitrine à cause de nos péchés. Ensuite, nous prions pour la conversion de tous les chrétiens et de tous les non-chrétiens [2]. LEvangile est pour tous.
Q. Mais on objecte que la prière pour la conversion des juifs a été rendue définitivement dépassée par celle dans laquelle on invoque le Seigneur afin quil les aide à progresser dans la fidélité à son alliance.
R. Cest Jésus lui-même qui affirme, dans lEvangile selon saint Marc : "Convertissez-vous et croyez à lEvangile" [3], et ses premiers interlocuteurs étaient ses concitoyens juifs. Nous chrétiens ne pouvons pas faire autre chose que proposer à notre tour ce que Jésus nous a enseigné. Dans la liberté et sans rien imposer, évidemment, mais également sans autocensure.
Commentaires de Menahem Macina
[1] Cest un abus de mots que de parler de prière pour la conversion à propos de cette "confession [aveu] des péchés", quest le Confiteor
[2] On ne trouve pas, dans l"ordinaire de la messe", de prière pour la « conversion de tous les chrétiens », et encore moins pour celle des « non-chrétiens ». Mgr Amato aurait dû préciser à quel texte il fait allusion.
[3] Il sagit de Mc 1, 15 : "Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche: repentez-vous et croyez à l'Evangile". Une fois de plus, le prélat joue sur les mots : le terme grec utilisé par lévangile est metanoia, qui na jamais voulu dire ce que nous entendons aujourdhui par conversion - ou adhésion - à une autre foi. Sémantiquement, le terme signifie regretter ce quon a dit ou fait, et, en conséquence changer détat desprit et dattitude. Voici, dailleurs, la définition quen donne un théologien orthodoxe : « Le mot métanoïa est traduit par " pénitence" ou par "repentance"
[Il sagit d]un mouvement de conversion ou de retournement par lequel lhomme s'ouvre à plus grand que lui-même en lui-même
Tous les prophètes ont crié au peuple : Convertissez-vous, revenez (Is 21,12) ; Faites-vous un coeur nouveau et un esprit nouveau car je ne désire pas la mort de celui qui meurt mais qu'il se convertisse et qu'il vive, dit le Seigneur (Ez 18,31-32) ; ou encore : Revenez et détournez-vous de toutes vos transgressions afin que l'iniquité ne cause pas votre ruine (Ez 18,30), que vous ne soyez pas enfermés dans les conséquences de vos propres actes. Jean-Baptiste, dernier des prophètes, introduit la venue du Christ par un appel à la metanoia : Repentez-vous car le royaume des cieux est proche (Mt 3,2). Il baptise d'eau pour amener à la repentance et préparer la venue du Seigneur (Mt 3,11)
».
2. Extrait dune interview du cardinal Jean-Pierre Ricard,
président de la Conférence des évêques de France (7 juin 2007)
Source : DailyMotion (Tran
Question dun journaliste de Témoignage Chrétien :
"
Dans le missel de 1962, on appelle, à un endroit précis, à la conversion des Juifs. Cest tout de même un peu délicat ensuite daller di
Réponse du Cardinal Ricard
Il y a la question de la justesse de lexpression, de la réception de cette expression ; et puis, derrière cela, reste quand même le problème théologique profond - qui nest pas réglé par une modification dexpression - cest-à-dire, quelle est la place du judaïsme dans le plan de Dieu et comment se situe-t-il par rapport au Christ. Je crois quon ne peut pas, à mon avis, éliminer ce type de questions. Donc là, je vous renvoie en particulier au livre du cardinal Lustiger, qui, lui-même, aborde cette question [1]. Alors, lui, il le vit de lintérieur, parce que comment être pleinement juif, à la fois très attentif à la bénédiction faite par Abraham un Dieu qui, dit St Paul, ne revient jamais sur ses promesses, quest-ce que ça nous dit aujourdhui ? [2] Est-ce que pour nous le peuple juif cest comme nimporte quel peuple qui doit se convertir à lévangile, quel quil soit ? Ou bien lui-même, dans ce dessein de Dieu, a[-t-il] une place toute particulière ; mais en même temps comment le situer par rapport au Christ, qui est, pour la foi chrétienne, le médiateur de tout salut [3].
On est renvoyé quand même là à des questions, qui sont des questions théologiques, et ces questions sont encore devant nous [4]. Donc, je pense que ça peut être aussi une bonne chose que ces questions, qui viennent dexpressions dans lesquelles certains ont du mal à se reconnaître dans lancien missel, nous obligent à nous reposer ces questions fondamentales
Commentaires de Menahem Macina
[1] La phrase reste en suspens, mais le sens est clair : comment rester pleinement juif cas de Mgr Lustiger, juif de naissance, et qui le reste (selon Mgr Ricard, pas selon le judaïsme), tout en devenant croyant au Christ et en adhérant, intérieurement et extérieurement à lEglise ?
[2] Allusion aux célèbres propos de Paul (Rm 11, 1-2) : "Je demande donc: Dieu aurait-il rejeté son peuple? Jamais de la vie ! Dieu n'a pas rejeté le peuple que d'avance il a di
[3] Rappelons que des théologiens américains et non des moindres ont envisagé dadapter au cas spécifique des Juifs lenseignement de la théologie traditionnelle concernant la nécessité de se convertir au Christ pour être sauvé. Voir "Une obligation sacrée : Repenser la foi chrétienne en relation au judaïsme et au peuple juif", Déclaration de l'Association des universitaires chrétiens sur les Relations judéo-chrétiennes (Etats-Unis), septembre 2002, dans laquelle on pouvait lire cette phrase audacieuse (Article 7) : « En raison de notre conviction que les Juifs bénéficient d'une alliance éternelle avec Dieu, nous renonçons aux efforts missionnaires visant à la conversion des Juifs
». La même année, le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour la promotion de lunité des Chrétiens, estimait que "Les Juifs nont pas besoin dêtre convertis pour être sauvés".
[4] Déjà, en 1981, le cardinal Etchegaray déclarait : « Tant que la théologie n'aura pas répondu, d'une manière claire et ferme, au problème de la reconnaissance par l'Église, de la vocation permanente du peuple juif, le dialogue judéo-chrétien demeurera superficiel et court, plein de restrictions mentales ».
3. Ma conclusion (provisoire)
Il faut évidemment attendre de voir comment cette affaire va évoluer pour tirer les conclusions qui simposent concernant les relations entre lEglise catholique et le peuple juif. Ce qui est sûr, cest que les instances juives naccepteront pas que les Juifs soient à nouveau lobjet de prières pour leur conversion (au christianisme), alors que la prière contestée avait été purement et simplement abolie, au lendemain du Concile Vatican II, et remplacée par une invocation beaucoup plus positive et qui ne faisait pas problème.
La chose pourra sembler minime à celles et ceux qui ne perçoivent pas lenjeu théologique inhérent à cette controverse. En fait, il y va de la sincérité des nouveaux rapports qui se sont établis entre lEglise et le peuple juif (le "nouveau regard"), dont la charte, pourrait-on dire, a trouvé son expression privilégiée dans la Déclaration Nostra Aetate, § 4 laquelle a fait, depuis, lobjet de textes dapplication fort positifs. Que cette nouvelle attitude nait pas été acceptée par tous les chrétiens, est chose connue. A quelques exceptions près, elle est peu prisée par les milieux traditionalistes, dont lantijudaïsme nourri des textes des Pères de lEglise les plus hostiles aux Juifs, a parfois des connotations militantes, non par haine des Juifs, mais au nom dune fidélité mal éclairée à lenseignement des Pères.
Mon impression est que nous allons vers une réédition du problème du déicide, dont fit les frais la Déclaration Nostra Aetate, § 4, du Concile Vatican II (*).
Menahem Macina
© upjf.org
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(*) Voir : M. Macina, "La querelle du « déicide » au Concile Vatican II". On aurait tort de croire quil sagit de polémiques du passé. Au mois davril de cette année, le Patriarche des Coptes égyptien, Shenouda III, exprimait sans ménagement sa conviction que les Juifs sont un peuple déicide. Voir "Le patriarche copte : le Vatican a eu tort dexonérer les Juifs du meurtre du Christ".
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Mis en ligne le 25 juillet 2007, par M.











