Voir aussi : "La thématique du récit chrétien de Noël au service de la diabolisation d'Israël".
Un prêtre catholique - honnête, lui - décrit un tout autre tableau. Voir : M. Remaud, "Nuit de Noël à Bethléem".
23 décembre 2006
The Independent
Texte original anglais : "Independent Appeal: 'What would happen if the Virgin Mary came to Bethlehem today?'"
Traduction française : Menahem Macina.
Johann Hari raconte la souffrance de femmes enceintes en Cisjordanie, où des bébés meurent sans explication valable.
Dans deux jours, un tiers de lhumanité sassemblera pour célébrer les douleurs de lenfantement dune réfugiée palestinienne à Bethléem [Marie, mère de Jésus
la Palestinienne ! Note de la Rédaction dupjf.org] mais deux millénaires plus tard, dans une autre célèbre étable jonchée de décombres et sous blocus, une autre mère se retient de crier.
Fadia Jemal est une femme de 27 ans aux dents espacées, arborant un sourire las et faible. « Quarriverait-il à la Vierge Marie si elle venait à Bethléem aujourdhui ? Elle endurerait ce que jendure », dit-elle.
Fadia serre convulsivement un trousseau de clés, fouillant dans la profondeur de sa chair tandis quelle décrit, en des phrases brisées et hachées, ce qui est arrivé. « Il était cinq heures de laprès-midi, quand jai commencé à sentir venir les contractions », dit-elle. Elle a toujours été nerveuse au moment daccoucher comme ce fut le cas pour son premier enfant et pour les jumeaux -, aussi demanda-t-elle à son mari de prendre ses affaires pour lhôpital et de lemmener directement en voiture.
Ils se sont arrêtés pour prendre, au passage, sa sur et sa mère, et se sont mis en route pour lhôpital Hussein, à 20 minutes de là. Mais la route était bloquée par des soldats israéliens, qui déclarèrent que personne navait lautorisation de passer, et ce jusquau matin. « Naturellement, nous lui dîmes que nous ne pouvions pas attendre jusquau matin. Je saignais beaucoup sur la banquette arrière. Lun des soldats jeta un coup doeil sur le sang et se mit à rire. Il marrive encore de me réveiller en sursaut la nuit et dentendre ce rire. Cétait un tel choc pour moi. Je ne pouvais comprendre ça. »
Sa famille implora les soldats de les laisser passer, mais ils ne se laissèrent pas fléchir. Alors, à 1 heure du matin, sur la banquette arrière, près dun point de contrôle glacé, sans docteur ni infirmière, Fadia accoucha dun minuscule garçon nommé Mahmoud et dune minuscule fille appelée Mariam. « Je ne me souviens de rien dautre, jusquà ce que je me réveille à lhôpital », dit-elle maintenant. Durant deux jours, sa famille lui cacha que Mahmoud était mort, et les médecins affirmèrent quils auraient « certainement » [souligné dans le texte] pu lui sauver la vie en le mettant dans un incubateur.
« Aujourdhui, Mariam est à un âge où elle me demande où est son frère », dit Fadia. « Elle veut savoir ce qui lui est arrivé. Mais comment lui expliquer ça ? » Elle baisse les yeux. « Parfois, la nuit, je crie et crie ». Au cours des années écoulées, elle a été enceinte quatre fois, mais elle avorte sans cesse. « Je ne pouvais plus supporter lidée de faire un autre enfant. Jétais convaincue que la même chose marriverait à nouveau », explique-t-elle. « Quand je vois les soldats [israéliens], je pense toujours : quest-ce que mon bébé a fait à Israël ? »
Depuis laccouchement de Fadia, en 2002, les Nations unies confirment quau total, 36 bébés sont morts, parce que leurs mères ont été bloquées à des points de contrôle israéliens, durant laccouchement. Sur tout le territoire de Bethléem, dans toute la Cisjordanie, il y a des femmes dont la grossesse a été perturbée ou pire, par loccupation israélienne de leur terre.
A Salfit, de lautre côté de la Cisjordanie, Jamilla Alahad Naim, 29 ans, qui est au cinquième mois de sa grossesse, attend la première visite médicale. « Jai tout le temps peur », dit-elle. « Jai peur pour mon bébé, parce que jai eu très peu de suivi médical et que je nai pas les moyens de me payer de la bonne nourriture
Je sais que jaccoucherai chez moi sans aucune aide, comme ça été le cas pour Mohammed [son dernier enfant]. Jai trop peur pour aller à lhôpital, parce quil y a deux points de contrôle entre notre domicile et [lhôpital], et je sais que si on est retenu par les soldats, la mère ou le bébé peuvent mourir dehors dans le froid. Mais accoucher à la maison peut aussi être dangereux. »
Selon Hindia Abu Nabah une solide infirmière de 31 ans, qui travaille à la clinique Al Zawiya, dans le district de Salfit -, cest un « cauchemar » dêtre enceinte en Cisjordanie, aujourdhui. « Récemment, deux de nos patientes enceintes, ici, ont été asphyxiées chez elles par une grenade lacrymogène. Les femmes ne pouvaient pas respirer et ont accouché prématurément. Le temps que nous arrivions, les bébés étaient venus au monde mort-nés. »
Beaucoup de problèmes médicaux dont souffrent les femmes enceintes ici sont plus ordinaires que les plus sombres frayeurs de Jamilla : 30% des Palestiniennes enceintes soufrent danémie un manque de globules rouges. Lextrême pauvreté causée par le siège et maintenant par le boycott international semble être le facteur majeur [de cette affection]. Ici, les médecins avertissent avec colère que du fait que les revenus des Palestiniens ordinaires sévaporent, ils mangent plus de produits ordinaires et moins de protéines une recette de lanémie. Nous avons des preuves, ajoutent-ils, que des femmes donnent les meilleures nourritures à leur mari et à leurs enfants, et se contentent de cartilages et de restes. Lanémie expose les femmes à des risques accrus de saignement massif et à contracter une infection durant laccouchement.
En Cisjordanie, au début de cette année, la condition des femmes enceintes, qui était déjà misérable, sest aggravée de manière brutale. Suite à lélection du Hamas, le monde a bloqué les fonds attribués à lAutorité palestinienne, qui sest trouvée dans limpossibilité de payer ses médecins et ses infirmières. Après plusieurs mois, le personnel médical sest mis en grève, nacceptant plus que les cas urgents. Pendant plus de trois mois, les maternités de Cisjordanie sont restées vides. Les lits, impeccablement faits, restaient là, attendant des patientes qui ne pouvaient pas venir.
Durant tout ce temps, on ne distribuait pas de vitamines, on ne procédait pas à des échographies, on ne détectait pas les anomalies congénitales. Imaginez que les services de la santé nationale soient en panne et cessent soudain de fonctionner durant 12 semaines, et vous aurez une idée de léchelle du désastre sanitaire.
Quelques femmes avaient les moyens daller dans les quelques hôpitaux privés disséminés en Cisjordanie. Mais la plupart nétaient pas dans ce cas. Aussi, en raison du boycott international des Palestiniens, tous les hôpitaux avertissent quil y a eu un accroissement inouï et sans précédent de naissances à domicile en Cisjordanie.
Jai trouvé le Dr Hamdan Hamdan, directeur des services de la maternité de lhôpital Hussein, de Bethléem, en train de tourner en rond dans une salle vide, fumant cigarette sur cigarette. « Dhabitude, cette salle est pleine », dit-il. « Les femmes qui devraient être à lhôpital, quest-ce qui leur arrive ? »
Elles ont accouché dans des conditions étonnamment similaires à celles qua endurées Marie, il y a 2000 ans. Elles ont mis au monde leur bébé sans médecin, sans équipement de stérilisation, sans aide en cas de complications. Elles ont été boycottées et ramenées à lÂge de la pierre. La grève sest achevée ce mois-ci, après que lAutorité palestinienne ait recueilli des fonds de pays musulmans, mais ce nest quà présent que les effets de larrêt des services de maternité apparaissent clairement, dit Hindia Abu Nabah : « Il y a un lien net entre la détérioration de la situation sanitaire et le boycott international ».
Au milieu de cette horreur, une association de bienfaisance a aidé les femmes palestiniennes enceintes, alors même que leurs services médicaux seffondraient.
Merlin, lune des trois associations de bienfaisance, financées par lIndependent Christian Appeal, a créé deux équipes volantes, avec un gynécologue et un pédiatre à plein temps pour dispenser des services médicaux aux régions de Cisjordanie séparées les unes des autres par loccupation israélienne. Ces équipes fournissent des techniciens de laboratoire et des machines à ultrasons fruits du XXIe siècle.
Jai voyagé avec léquipe de la région de Salfit balafrée par les implantations israéliennes, dont les égouts déversent leurs eaux usées sur la terre palestinienne -, et jai vu des femmes et des enfants qui sassemblaient autour de ces implantations, avec désespoir, pour obtenir de laide. Parmi les dizaines de femmes nerveuses et des essaims denfants souffreteux, Rahme Jima, 29 ans, est assise, les mains soigneusement croisées autour de son ventre. Elle est au dernier mois de sa grossesse, et cest la première fois quelle pourra consulter un médecin depuis quelle est enceinte.
« Lhôpital le plus proche est à Naplouse, et nous ne pouvons pas nous payer le transport pour y aller en franchissant les points de contrôle, dit-elle, révélant quelle envisage en désespoir de cause daccoucher chez elle. Même si elle avait largent, dit-elle, elle « a trop peur dêtre retenue au point de contrôle et dêtre forcée daccoucher là ». Elle soupire et ajoute : « je serai tellement soulagée dêtre examinée par un médecin, jétais si inquiète ». Mais quand elle revient de la visite médicale, elle dit : « jai de lanémie, et ils mont donné des adjuvants ferreux », fournis par Merlin. Elle na pas les moyens de bien manger ; elle vit avec son mari et quatre enfants dans une pièce de la maison de sa belle-mère, et son mari, Joseph, est en chômage depuis que la validité de son permis lui permettant de passer les points de contrôle a expiré. « Le médecin dit que jaurais dû consulter beaucoup plus tôt. Mon bébé sera probablement trop petit. »
Tous les problèmes qui affectent ces Marie du XXIe siècle défilent dans la clinique de Merlin. Lune après lautre, des mères terrorisées se présentent aux spécialistes, ici, et sen vont en étreignant des sachets dacide folique, de calcium, de fer et de médicaments. Le Dr Bassam Said Nadi, le médecin le plus chevronné de cette région, dit : « Je remercie Merlin pour les soins spécialisés quils ont dispensés. Il y a peu, nous navions même pas dessence pour nos voitures. Conjointement à dautres organisations, ils nous aident à survivre à cette terrible période de lhistoire de notre pays. »
Merlin ne peut entretenir ces cliniques volantes quavec votre aide. Penché à lentrée de sa clinique nue, [linfirmière] Hindia abu Nabah sadresse à moi : « Dites à vos lecteurs que nous avons besoin de leur aide. Il ny a pas de ftus du Hamas ou du Fatah. Ils ne méritent pas dêtre punis. Je ne pourrais plus supporter de regarder une autre femme anémique dans les yeux et de lui dire que son bébé aura un poids insuffisant, ou une malformation, et que nous navons pas dadjuvants ferreux à lui donner. Je ne peux plus me retrouver dans cette situation. Je ne peux pas.
Johann Hari
© The Independent
Mis en ligne le 28 décembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











