Islam
Avant le cas Redeker, il y eut (il y a encore
) le cas Chagnon
Un de mes homologues, animateur de sites, me rappelle fort opportunément ce texte du professeur de philosophie, Louis Chagnon. Certes, ce dernier na pas été menacé de mort, mais il nen a pas moins vécu une véritable descente aux enfers, dont il nest dailleurs pas encore complètement remonté, puisque les tribunaux nayant pas, selon lui, fait droit à ses exigences légitimes de réhabilitation, il sest pourvu en cassation. A lire avec un regard latéral sur laffaire Redeker. (Menahem Macina).
Texte original : "De la 5ème à la correctionnelle", par Louis Chagnon, paru dans Le Figaro du 6 février 2004, et repris ici du site Primo-Europe.
Peu de professeurs d'histoire peuvent se targuer d'avoir eu un extrait de leur cours cité sur France-info. C'est ce qui m'est arrivé, un jour de décembre 2003, le commentaire n'était certes pas flatteur, mais enfin, si ce cours avait été médiocre, il aurait sombré dans les oubliettes de l'enseignement public et personne n'en aurait parlé.
Ce cours sur la naissance de l'islam, au programme des classes de 5ème, a duré plusieurs séances mais seule celle consacrée au début de la conquête arabe a retenu l'attention. J'avais appris à mes élèves que Mahomet avait pillé des caravanes, qu'il avait utilisé l'assassinat comme outil politique et fait massacrer une tribu juive. Ces affirmations ont provoqué la très vive réaction de sept parents d'élèves qui se sont déclarés "scandalisés" par ce qu'ils avaient trouvé dans les cahiers d'histoire de leurs enfants (alors que, sur les sept personnes, seules deux sont réellement des parents de collégiens que j'ai eus en 5ème...).
Ce collectif de parents a demandé ma suspension de l'Education Nationale en m'accusant de "racisme anti-musulman", ils a envoyé à l'AFP un communiqué qui a été relayé par plusieurs journaux, et, pour faire bonne mesure, il a saisi le MRAP et la Ligue des Droits de l'Homme, qui me poursuivent aujourd'hui en justice.
Un inspecteur d'académie, dépêché pour enquête dix jours après mon départ du collège (départ prévu et sans aucun lien avec cette affaire), a alors établi un rapport abondant dans le sens de ces parents. Ce rapport m'accusait de "déclarations racistes", sans que son auteur m'ait jamais vu ou mai jamais parlé.
J'apprenais ainsi qu'il existe des "gênes musulmans", puisque l'inspecteur d'académie transformait cette religion en race. Optique partagée par le MRAP et la Ligue des Droits de l'Homme qui m'accusent "de diffamation à caractère racial et de provocation à la haine raciale", bien que, dans les phrases incriminées, je ne parle pas des musulmans mais des faits et gestes de Mahomet pendant sa période médinoise, que le manuel scolaire utilisé (1) place au début de la leçon sur la conquête arabe. L'amalgame entre Mahomet, simple mortel du VIIe siècle, et tous les musulmans du passé et du présent relève du plus pur procès d'intention.
Mais qu'en est-il de la vérité historique ?
Mahomet (2), chassé de La Mecque en 622, n'avait plus de ressources, "l'Envoyé d'Allah" ne pouvant travailler, il recourut au vol, en l'occurrence, le pillage des caravanes de La Mecque, ce qui lui permit d'accumuler un butin et de lever son "armée privée", pour reprendre les termes de Maxime Rodinson, historien bien connu de l'histoire musulmane.
Cette armée fut l'outil avec lequel il imposa son pouvoir politique et religieux, les deux étant étroitement liés. Ces pillages furent de véritables batailles avec morts d'hommes, la tradition les nomme expéditions, ou razzias. Mahomet avait besoin de la violence des batailles pour imposer son pouvoir politique, mais aussi pour démontrer sa légitimité comme prophète face aux incrédules, les victoires prouvant qu'Allah le soutenait.
Ces pillages sont donc fondamentaux dans l'histoire de Mahomet et de l'islam. Les biographes scientifiques reconnaissent aussi que Mahomet a utilisé l'assassinat comme moyen politique : il a fait exécuter des intellectuels et poètes juifs, une chanteuse et une pleureuse qui s'étaient moqué de lui dans leurs poèmes.
Après la bataille du Fossé, Mahomet fit massacrer tous les hommes de la troisième et dernière tribu juive de Médine, les Quraizah, de 600 à 900 personnes, en mai 627, et les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves. Tous ces faits sont connus depuis quatorze siècles et se trouvent dans toutes les biographies scientifiques de Mahomet, dans les sources musulmanes de son histoire comme celle de Ibn 'Isâq, auteur musulman de la Sira, biographie de Mahomet du VIIIe siècle, ou celle de Tabarî, auteur musulman du IXe siècle ; on trouve, dans le Coran, des éléments se rapportant à ces faits, p. ex., la sourate VIII, intitulée le butin. Le massacre des Quraizah est évoqué à la sourate XXXIII, verset 263.
Le professeur d'histoire serait-il aujourd'hui chargé de cacher aux collégiens des faits historiques établis ?
Il y a encore quelques années, un professeur d'histoire pouvait donner à ses élèves un début d'apprentissage d'esprit critique sur l'islam, il est vrai sur un seul thème, celui de la condition féminine. Par exemple, dans les fiches pédagogiques du CRDP (Centre Régional de Documentation Pédagogique) de l'Académie de Lyon, des passages du Coran à ce sujet étaient cités, un des exemples donnés était : Sourate IV, verset 38 : "Les hommes sont supérieurs aux femmes... Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises... Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre l'a désobéissance... Vous les battrez..." (4).
Aujourd'hui la condition féminine est passée à la trappe : vous seriez bien en peine de trouver un extrait du Coran pour l'évoquer dans les fiches du CRDP, ou dans le manuel scolaire utilisé dans le collège où j'ai exercé.
Evidemment, dans ce même manuel, vous ne trouverez pas de références aux pillages des caravanes de La Mecque, ni au massacre des juifs, ni même aux versets concernant la condition féminine, encore moins aux chrétiens. Les versets du Coran, cités dans ce manuel sont particulièrement choisis pour éviter tout aspect critique. Tout doit être positif dans le cours sur le monde musulman.
Il est, bien entendu, inconcevable de montrer les musulmans comme des esclavagistes. C'est pourtant une réalité historique que lesclavage était présent dans la civilisation arabo-musulmane. Or la "culpabilité" de l'esclavage ne devant être supportée que par les Européens. Les représentations des guerriers musulmans, dans ce manuel, excluent toute violence, ceux-ci ne se battent pas mais brandissent des bannières et jouent de la trompette (5). Il y a bien un texte de Tabarî (6) concernant la bataille de Qadisiyya, en 637, entre Perses et musulmans, mais, dans ce texte, les morts sont uniquement musulmans, et il traite surtout des éléphants de combat des Perses ; d'ailleurs, la question posée aux élèves est : "Comment les Arabes parviennent-ils à faire fuir les éléphants ?" Conclusion : les collégiens retiendront que les guerriers musulmans jouaient de la trompette et combattaient des éléphants ! En fait, ce manuel est d'une suavité confondante sur ce sujet, et finit par ne plus respecter du tout la réalité historique.
La présentation de l'empire musulman est complètement tronquée. Si le manuel rappelle l'existence du statut de "protégé" (dhimmi) des chrétiens ou des juifs qui, moyennant un impôt, pouvaient garder leur religion, l'élève ne saura jamais ce qui se passait s'ils refusaient d'acquitter cet impôt : c'était l'esclavage ou la mort. La conclusion du manuel est assez effarante : "L'Empire arabe devient ainsi un Empire musulman, où les différences entre vainqueurs et vaincus disparaissent dans l'unité de la même foi"(7).
C'est faux, les populations chrétiennes ou juives qui se sont retrouvées sous la domination musulmane ont subi des massacres, des spoliations, des persécutions, l'esclavage. Des mesures discriminatoires touchaient les non-musulmans, comme, par exemple, le port de vêtements distinctifs, l'interdiction de porter des armes, ou de porter des signes de leur religion, comme une croix, l'interdiction de restaurer une église ou une synagogue, le prosélytisme chrétien et le mariage avec une musulmane étaient punis de mort. Le statut de "dhimmi" n'a jamais disparu. La "tolérance" musulmane s'inscrivait, en fait, dans une série de discriminations (8).
La violence fait partie de l'histoire de l'empire musulman, l'islam est né dans la violence, le nier ne fait qu'encourager l'islamisme le plus radical, puisque l'esprit critique est, par définition, une garantie contre les excès.
Or, dans ce cas précis - l'Education Nationale -, les auteurs des manuels scolaires démissionnent
Refuser la critique historique d'une religion revient à faire du prosélytisme pour celle-ci. C'est un danger, car certains courants islamistes ne font pas la distinction entre le religieux et le politique, comme dans nos démocraties. La critique doit pouvoir s'exercer sur l'islam comme sur toute autre religion, ou phénomène historique. Mahomet doit devenir un sujet d'étude comme les autres. Le "politiquement correct" doit être banni de l'enseignement, il est d'ailleurs incompatible avec la déontologie de l'historien.
A contrario, dans ce manuel, la critique historique s'applique sur tout autre sujet ; la représentation de chevaliers chrétiens de la Reconquista est beaucoup moins pacifique que la représentation des guerriers musulmans. Ils se battent, un guerrier musulman est même transpercé d'une lance et tombe de cheval (9). Quant aux croisades, là aussi, on atteint des sommets : "elles ont développé, chez les musulmans, l'image d'un Occident agressif " (10).
La conquête arabo-musulmane des territoires chrétiens du Proche-Orient, d'Afrique du Nord et de la Péninsule ibérique n'aurait, quant à elle, jamais eu un caractère agressif ? Bien sûr que non, puisque les guerriers musulmans étaient des mélomanes pourchassant des éléphants !
L'Histoire tourne à la farce !
En fait, les croisés n'ont fait que reconquérir des territoires anciennement chrétiens. Est-ce que l'on cache le massacre de la Saint-Barthélemy ? Bien évidemment non, les élèves ont même droit à une gravure représentant cet événement, qui montre donc des meurtres de protestants, hommes, femmes et enfants, par des catholiques (11). Cela ne choque personne et aucun parent ne crie au racisme anti-catholique. Les représentations de la violence ne concernent que le monde occidental. Nous en arrivons à une vision parfaitement manichéenne et fausse de l'histoire : le positif relève des civilisations extra-européennes et le négatif de l'Occident.
Est-ce là de l'esprit critique ? Les professeurs doivent-ils inculquer l'absence d'esprit critique ? Est-ce ainsi que les enseignants doivent former les futurs citoyens ?
Ce n'est pas en masquant aux collégiens des faits historiques que nous leur apprendrons à devenir des adultes responsables. Toutes les sociétés ont eu leurs événements peu glorieux, il faut savoir les assumer pour éviter qu'ils se reproduisent. Or, en ce qui concerne l'islam, c'est exactement le contraire. L'ignorance fait toujours des ravages et quand elle s'allie à l'intolérance, cela ne peut mener qu'à l'extrémisme. La méconnaissance de l'histoire musulmane en France est abyssale, cela permet à certains de censurer tout ce qui pourrait montrer l'islam dans sa réalité historique. L'appartenance religieuse est alors utilisée comme une arme identitaire et politique. L'histoire de l'islam n'est pas et ne doit pas être l'apologie de l'islam.
Car le plus scandaleux est que mon cours a été censuré. Les "autorités de tutelle" ont autorisé la suppression de mon cours des cahiers d'élèves, à la demande de deux personnes qui n'ont d'autre légitimité que leur religion. Aujourd'hui, en France, on peut donc obtenir la censure d'un professeur de l'Education Nationale parce que le cours ne correspond pas à des préjugés religieux historiquement faux !
Que mon cours ait entraîné de telles réactions est la preuve qu'il a soulevé un problème sensible : comment enseigner le monde musulman aujourd'hui en France d'une façon laïque ?
L'enseignant est face à un dilemme : doit-il cacher des faits historiques à ses élèves, sous le prétexte de respecter la religion musulmane, ou doit-il respecter la vérité historique, au risque de heurter des convictions religieuses ? Pour ma part, j'estime que le respect commence par la vérité historique même si elle est déplaisante.
Si l'on veut que l'enseignant transmette un savoir digne de ce nom, il doit être libre de ses propos sans aucune tutelle politique ou religieuse, ce qui est d'ailleurs dans les textes de loi. Un professeur d'histoire n'est pas un professeur de mythes ou de contes de fées.
Quelle que soit la confession religieuse des élèves - qu'un enseignant, dans une école laïque, n'a d'ailleurs pas à connaître -, toute censure religieuse doit être proscrite avec la plus grande fermeté. Malheureusement, force est de constater que cela n'est pas le cas. L'enseignant est dorénavant sous surveillance religieuse.
Naturellement, les termes sont toujours sujets à débat dans le cadre historique ; par contre, ils ne devraient pas être source de poursuites judiciaires ; une société qui remplace le débat démocratique par les tribunaux est une société malade.
Dans un pays démocratique et laïc, la citoyenneté et l'"islamité" ne peuvent s'entendre que par la distinction du spirituel et du temporel. Relater des faits historiques sur Mahomet n'a rien à voir avec un quelconque jugement de valeur sur le message spirituel de l'islam. Assumer son histoire et accepter la critique de sa religion, cela fait partie des règles d'une vie démocratique. La foi religieuse doit rester dans la sphère privée et n'a pas à être une arme politique ou un moyen de pression.
Hélas, aujourd'hui, la démocratie en France est bel et bien en danger : qu'un enseignant puisse être traîné devant les tribunaux par des organismes instrumentalisés par des théocrates, pour avoir relaté les faits et gestes d'un personnage mort il y a quatorze siècles, le prouve assez.
Le message est ainsi clair en direction de tout le corps enseignant : ceci est un avertissement, et celui ou celle qui ne rentreront pas dans le rang du " politiquement correct " subiront le même sort.
Cela porte un nom : le terrorisme intellectuel.
Louis Chagnon
© Le Figaro
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Notes
1. Bordas, Histoire-géographie, 5° édition, 1997.
2. Je renvoie à la biographie de Mahomet par Maxime Rodinson, dans la collection Points, Seuil. Les lecteurs pourront se référer également à : Tor Andrae, Mahomet, sa vie et sa doctrine, Paris 1945 ; W.M. Watt, Mahomet à Médine, Payot, 1959 ; Anne-Marie Delcambre, Mahomet, Desclée de Brouwer ; Jacqueline Chabbi, Le seigneur des tribus, éditions Agnès Vienot, en attendant celle de René Marchand.
3. Le Coran, dans la traduction de D. Masson, publiée dans La Pléiade.
4. Il s'agit de la traduction de Kasimirski, aux éditions Garnier-Flammarion.
5. Bordas, Histoire-géographie, 5° édition, 1997 p. 31.
6. Idem.
7. Idem, p. 30.
8. Dans le cadre d'un article de journal, je ne peux pas aborder tous les problèmes liés au statut de "dhimmi". Je renvoie aux travaux de Bat Ye'or, spécialiste des minorités religieuses dans les pays d'Islam.
9. Idem, p. 65.
10. Idem, p. 64.
11. Idem, p. 169.
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[Texte aimablement signalé par N. Ciarapica.]
Mis en ligne le 29 septembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











