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Quel genre de Français est-ce là ? Interview d'A. Finkielkraut par Haaretz
Une interview passionnante d'A. Finkielkraut par deux journalistes de Haaretz. Elle promet de faire du bruit et l'on peut s'attendre à ce qu'elle vaille au philosophe juif des accusations de racisme, ou à tout le moins d'islamophobie, sans parler d'élitisme. En réalité, on perçoit, dans ces propos à l'emporte-pièce, un désenchantement, voire une détresse face à ce que les émeutes récentes ont révélé de haine de la France et des Français chez de nombreux jeunes issus de l'émigration. On peut ne pas souscrire à tout ce que dit Finkielkraut, mais on ne sort pas indemne de la lecture de ses propos. A lire avec respect et empathie, et surtout à méditer. (Menahem Macina).
Update (02/12/05)
Une de mes bonnes relations israéliennes m'a envoyé la version originale hébraïque ("hem lo miskenim, hem moslemim" (ils ne sont pas malheureux, ils sont musulmans). Ce texte me permet de constater que la version anglaise est très fidèle à l'hébreu, ce qui me dispense de refaire une traduction française à partir de l'original. Je diverge seulement de la version anglaise sur deux mots. Je propose ma traduction dans le texte.
Notre site a mis en ligne, à propos de cette polémique, les documents suivants :
"Finkielkraut, le Sarkozy des intellos", Pascal Bruckner.
17/11/05
Photo : Hannah/Opale

« Quand un Arabe met le feu à une école, cest de la rébellion. Quand un Blanc le fait, cest du fascisme. Je suis 'daltonien' :
le mal est le mal, quelle que soit sa couleur. Et ce mal, pour le Juif que je suis, est absolument intolérable. » (A. Finkielkraut)
Version anglaise sur le site de Haaretz : "What sort of Frenchmen are they ?"
Traduction française : Menahem Macina [1]
Pour plus de clarté, seuls les propos d'A. Finkielkraut sont en couleur.
Paris La première chose que nous a dite le philosophe juif français Alain Finkielkraut, quand nous lavons rencontré, un soir, dans lélégant café parisien, "Le Rostand", dont la décoration intérieure consiste en peintures de style oriental, et dont la terrasse donne sur le Jardin du Luxembourg, fut : « Jai entendu dire que même Haaretz avait publié un article dans lequel il faisait preuve dempathie pour les émeutes ».Cette remarque, proférée avec une certaine véhémence, résume fort bien les sentiments de Finkielkraut lun des philosophes les plus éminents de ces trente dernières années, en France depuis les violentes émeutes qui ont éclaté, le 27 octobre, dans les banlieues défavorisées des environs de Paris, et se sont étendues, avec une rapidité étonnante, à dautres banlieues similaires dans tout le pays. Il a suivi les événements dans les médias, passant en revue toutes les informations et tous les commentaires, stupéfait devant les articles qui faisaient preuve de compréhension pour les "rebelles", ou didentification avec leur cause. Il a beaucoup à dire, mais il savère que la France nest pas prête à les entendre que sa France a déjà capitulé face à un aveugle « discours mensonger », qui dissimule laustère vérité de sa situation. Il souligne à plusieurs reprises que les choses dont il nous fait part au cours de notre entretien ne sont pas des choses quil peut encore dire en France. Il est impossible et peut-être même dangereux de dire ces choses-là, en France, aujourdhui.
Effectivement, dans le débat intellectuel virulent qui a fait rage dans les journaux depuis le tout début des émeutes débat auquel prennent part la plupart des grands esprits -, lopinion exprimée par Finkielkraut est déviante, voire très déviante [2]. Dabord, parce quelle némane pas dun membre du Front National de Jean-Marie Le Pen, mais dun philosophe, jadis considéré comme lun des plus éminents porte-parole de la gauche française de la génération des philosophes issus de lépoque de la révolte de mai 1968.
Question. Dans la presse française, les émeutes dans les banlieues sont surtout perçues comme un problème économique, une réaction violente à de dures difficultés économiques et à la discrimination. En Israël, par contre, on a parfois tendance à les considérer comme une violence dont les origines sont religieuses, ou du moins raciales - cest-à-dire à les considérer comme faisant partie dun combat islamique. Comment vous situez-vous par rapport à ces différentes positions ?
Alain Finkielkraut. En France, on voudrait bien réduire ces émeutes à leur dimension sociale, les considérer comme une révolte de jeunes des banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils sont lobjet, le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou Arabes et ont une identité musulmane. Vous savez, il y a aussi, en France, dautres immigrants en situation difficile - Chinois, Vietnamiens, Portugais -, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair quil sagit dune révolte à caractère ethnico-religieux.
Q. Quelle est donc son origine ? Est-ce la réponse des Arabes et des noirs au racisme dont ils sont victimes ?
AF. Je ne le pense pas, parce que cette violence a eu des antécédents très troublants, que lon ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. Prenons, par exemple, les événements qui se sont produits lors du match de football France-Algérie, il y a quelques années. Le match a eu lieu à Paris, au Stade de France. On dit que léquipe de France est adorée par tous parce quelle est "black-blanc-beur" ["noir-blanc-Arabe" référence aux couleurs du drapeau tricolore et symbole du multiculturalisme de la société française - Dror Mishani]. En réalité, aujourdhui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute lEurope. Si vous faites ce genre de remarque en France, on vous met en prison, mais il est tout de même intéressant de noter que léquipe de France de football est composée presque uniquement de joueurs noirs. En tout cas, cette équipe est perçue comme le symbole dune société multiethnique, ouverte, etc. La foule, dans le stade - des jeunes dorigine algérienne - a hué cette équipe pendant tout le match. Ils ont même hué la Marseillaise, et le match a du être interrompu quand les jeunes ont envahi le terrain en brandissant des drapeaux algériens.
Et puis, il y a aussi les paroles des chansons de rap. Des paroles très préoccupantes. Un véritable appel à la révolte. Il y en a une, intitulée Docteur R., je crois, qui chante : "Je pisse sur la France je pisse sur de Gaulle", etc. Ce sont des déclarations très violentes de haine envers la France. Toute cette haine et cette violence sexpriment maintenant dans les émeutes. Les considérer comme une réponse au racisme français, cest être aveugle à une haine plus vaste : la haine de lOccident, considéré comme responsable de tous les crimes. Cest à cela que la France est confrontée aujourdhui.
Q. En dautres termes, selon vous, les émeutes ne sont pas dirigées contre la France mais contre lOccident tout entier ?
AF. Non, elles sont dirigées contre la France, en tant quancienne puissance coloniale, contre la France, en tant que pays européen. Contre une France à la tradition chrétienne, ou judéo-chrétienne.
Pogrome antirépublicain
Alain Finkielkraut, 56 ans, a fait beaucoup de chemin depuis les événements de mai 1968 et jusquaux émeutes doctobre 2005. Diplômé de lune des principales institutions denseignement des intellectuels français, lEcole Normale Supérieure, au début des années 1970, Finkielkraut est une figure marquante dun groupe appelé "les nouveaux philosophes" (Bernard Henri-Levy, Andre Glucksman, Pascal Bruckner et dautres), de jeunes philosophes, dont beaucoup sont Juifs, qui rompirent de manière décisive avec lidéologie marxiste de mai 1968 et avec le Parti communiste français, et dénoncèrent son impact sur la culture et la société françaises.
En 1987, il publia son livre, La défaite de la pensée, dans lequel il définissait les grandes lignes de son opposition à la philosophie post-moderne, qui effaçait les frontières entre haute et moyenne culture, et professait un relativisme culturel. Cest ainsi quil commença à se tailler une réputation de philosophe "conservateur" et de critique acerbe des courants intellectuels multiculturels et néocolonialistes, et devint le chantre dun retour aux valeurs républicaines de la France. Finkielkraut fut lun des plus fidèles défenseurs de la loi contestée interdisant le port du couvre-chef dans les écoles, qui a agité la France, ces dernières années.
Au fil du temps, il est aussi devenu un symbole de l"intellectuel impliqué", illustré par le Jean-Paul Sartre daprès-guerre un philosophe qui, loin de se tenir à lécart de la vie politique, écrit, au contraire, dans les journaux, donne des interviews, se consacre à des causes humanitaires, telles que celle de la cessation du nettoyage ethnique en Bosnie, ou celle des massacres au Rwanda. Le danger contre lequel Finkielkraut veut se dresser aujourdhui, à la lumière des émeutes, est la haine croissante envers lOccident et sa pénétration dans le système français déducation.
Q. Pensez-vous que la source de la haine envers lOccident, chez les Français qui participent à ces émeutes est dans la religion, dans lislam ?
AF. Il faut être clair à ce propos. Cest une question très difficile et nous devons nous efforcer de conserver un langage de vérité. On a tendance à avoir peur du langage de vérité, pour de 'nobles' motifs. On préfère dire "jeunes", plutôt que "noirs", ou "Arabes". Mais on ne peut sacrifier la vérité, si nobles que soient les motifs. Nous devons également éviter les généralisations : il ne sagit pas des noirs ni des Arabes dans leur ensemble, mais dune partie des noirs et des Arabes. Et, bien sûr, la religion - non pas en tant que religion, mais en tant quancrage de lidentité, si vous voulez - joue un rôle. La religion, telle quelle apparaît sur Internet et sur les chaînes de télévision arabes, sert dancrage à lidentité de certains de ces jeunes.
Contrairement à dautres, je nai pas parlé dIntifada des banlieues, et je ne pense pas quil faille utiliser ce vocabulaire. Jai pourtant découvert queux aussi envoyaient les plus jeunes aux premières lignes de la confrontation. Vous, en Israël, vous connaissez cela. On envoie les plus jeunes en première ligne, parce quil est impossible de les mettre en prison lorsquils sont arrêtés. Toutefois, ici, il ny a pas de bombes et lon est dans une situation différente : je pense quil sagit dune situation de pogrome antirépublicain. Il y a des gens, en France, qui haïssent la France en tant que république.
Q. Mais pourquoi ? Pour quelle raison ?
AF. Pourquoi certaines parties du monde arabo-musulman ont-elles déclaré la guerre à lOccident ? La république est la version française de lEurope. Eux et ceux qui les justifient disent que cela provient de la fracture coloniale. Daccord, mais il ne faut pas oublier que lintégration des travailleurs arabes en France, à lépoque du pouvoir colonial, était beaucoup plus simple. En dautres termes, cest une haine à retardement, une haine rétrospective.
Nous sommes témoins dune radicalisation islamique - dont il faut rendre compte dans sa totalité avant de sen prendre au cas français -, dune culture qui, au lieu de traiter ses problèmes, cherche un coupable extérieur. Il est plus facile de trouver un coupable extérieur. Il est tentant de se dire que la France vous néglige et de dire "donne-moi ! donne-moi !" Cela na jamais marché comme cela pour personne. Cela ne peut pas marcher.
Tendance post-colonialiste
Mais ce qui semble perturber Finkielkraut plus encore que cette « haine envers lOccident », cest quà son avis, le système français déducation la faite sienne et que les intellectuels français sy reconnaissent. De son point de vue, cette assimilation et cette identification qui sexpriment par des manifestations de compréhension des sources de la violence et dans la tendance post-colonialiste qui sinsinue dans le système déducation ne menacent pas seulement la France dans sa globalité, mais également les Juifs du pays, parce quelles créent un terreau pour le nouvel antisémitisme.
AF. Aux Etats-Unis aussi, nous sommes témoins de lislamisation des noirs. Cest Lewis Farrakhan, en Amérique, qui a affirmé pour la première fois que les Juifs avaient joué un rôle central dans la genèse de lesclavagisme. Et le principal porte-parole de cette théologie, en France, aujourdhui, cest Dieudonné [un célèbre artiste noir, qui a fait scandale par ses déclarations antisémites - Dror Mishani]. Aujourdhui, cest lui le véritable leader de lantisémitisme en France, et non le Front National de Le Pen.
Mais, en France, au lieu de combattre ce genre de propos, on fait exactement ce quil demande : changer lenseignement de lhistoire coloniale et de lhistoire de lesclavage dans les écoles. Actuellement, on enseigne lhistoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On nenseigne plus que lentreprise coloniale avait aussi pour but déduquer, dapporter la civilisation aux sauvages [3]. On nen parle que comme dune tentative dexploitation, de domination, et de pillage.
Mais que veut, en fait, Dieudonné ? Il veut un 'Holocauste' pour les Arabes et pour les noirs aussi. Mais si vous voulez mettre lHolocauste et lesclavage sur le même plan, vous devez mentir. Parce que [lesclavage] nétait pas un Holocauste. Et [lHolocauste] nétait pas un crime contre lhumanité parce que ce nétait pas seulement un crime. Cétait quelque chose dambivalent. Cest également vrai pour lesclavage. Il a commencé bien avant lOccident. En fait, ce qui met lOccident à part, sagissant desclavage, cest quil en a été labolisseur. Labolition de lesclavage est un acte européen et américain. Cette vérité concernant lesclavage ne peut être enseignée dans les écoles.
Cest pour cela que ces événements mattristent tellement, et pas seulement parce quils se sont produits (après tout, il fallait être sourd et aveugle pour ne pas voir quils auraient lieu), mais à cause des explications qui les ont accompagnés. Elles ont porté un coup fatal à la France que jai aimée. Jai toujours dit que la vie deviendrait impossible pour les Juifs de France si la francophobie triomphe. Et cest ce qui va se passer. Les Juifs comprennent ce que je viens de dire. Soudain, ils regardent autour deux et voient tous les "bobos" [expression argotique pour bourgeois-bohème] qui chantent des hymnes de louange aux nouveaux "damnés de la terre" [allusion au livre du philosophe anticolonialiste, dorigine martiniquaise, Franz Fanon - Dror Mishani] et se demandent : "Quest-ce que cest que ce pays ? Que lui est-il arrivé ?"
Q. Puisque vous voyez cela comme une offensive islamique, comment expliquez-vous le fait que des Juifs nont pas été attaqués lors des derniers événements ?
AF. Tout dabord, on dit quune synagogue a été attaquée. Mais je pense que ce dont nous avons fait lexpérience, cest un pogrome antirépublicain. On nous dit que ces quartiers sont délaissés et que les gens sont en détresse. Quel lien y a-t-il entre la misère et le désespoir, et le fait de détruire et de brûler des écoles ? Je pense quaucun juif ne ferait une telle chose.
Des actes horrifiants
Finkielkraut poursuit.
AF. Ce qui unit les Juifs les laïques, les religieux, les gens du mouvement "La Paix Maintenant", les partisans du Grand Israël tient en un mot, schule (synagogue, utilisé ici au sens de lieu détude). Cest cela qui nous tient tous ensemble comme Juifs. Et jai été tout bonnement horrifié par ces actes, qui se sont répétés, et encore plus horrifié par la compréhension quils ont rencontrée en France. Ces gens ont été traités comme des révoltés, comme des révolutionnaires. Cest la pire des choses qui pouvaient arriver à mon pays et je suis très malheureux. Pourquoi ? Parce que le seul moyen de triompher de cela, cest de faire en sorte quils se sentent honteux. La honte, est le point de départ de la morale. Mais au lieu de leur faire ressentir de la honte, on leur a conféré une légitimité : ils sont "intéressants", ils sont "les damnés de la terre".
Imaginez un instant quils soient blancs, comme à Rostock, en Allemagne. On dirait immédiatement : "le fascisme ne passera pas". Quand un Arabe incendie une école, cest une révolte. Quand cest un blanc qui le fait, cest du fascisme. Je suis 'daltonien' : le mal est le mal, quelle que soit sa couleur. Et ce mal-là, pour le Juif que je suis, est totalement inacceptable.
Pire, il y a là une contradiction. Parce que si ces banlieues étaient vraiment dans une situation dabandon total, il ny aurait pas de salles de sport à incendier, il ny aurait pas décoles, ni dautobus. Sil y a des gymnases, des écoles et des autobus, cest parce que quelquun a fait un effort. Peut-être insuffisant, mais un effort tout de même.
Q. Pourtant, le taux de chômage dans les banlieues est très excessif, près de 40% des jeunes entre 15 et 25 ans nont aucune chance de trouver un travail.
AF. Revenons un moment à la schule. Quand vos parents vous envoient à lécole, est-ce pour trouver un travail ? Moi, on ma envoyé à lécole pour apprendre. La culture et léducation ont une justification par elles-mêmes. On va à lécole pour apprendre. Tel est le but de lécole. Et ces gens qui détruisent des écoles, que disent-ils, en fait ? Leur message nest pas un appel à laide, ou une exigence de plus décoles ou de meilleures écoles. Cest la volonté de liquider les intermédiaires entre eux et les objets de leurs désirs. Et quels sont les objets de leurs désirs ? Cest simple : largent, les marques, parfois les filles. Et cest quelque chose dont notre société est, sans conteste, responsable. Parce quils veulent tout immédiatement, et ce quils veulent, nest que lidéal de la société de consommation. Cest ce quils voient à la télévision.
Déclaration de guerre
Finkielkraut, comme son nom lindique, est lui-même lenfant dune famille dimmigrants. Ses parents sont venus en France, de Pologne, leurs parents ont péri à Auschwitz. Ces dernières années, son judaïsme est devenu un thème central dans ses écrits, également, surtout depuis le début de la seconde Intifada et la montée de lantisémitisme en France. Il est lun des chefs de file de la lutte contre lantisémitisme en France, et aussi lun des plus éminents défenseurs dIsraël et de ses politiques, face aux nombreuses critiques dIsraël en France.
Sa réputation de porte-parole-clé au sein de la communauté juive de France a grandi, particulièrement depuis quil a commencé à animer une émission de discussion sur la radio juive RCJ, lune des quatre stations radiophoniques juives du pays. Dans ce programme, Finkielkraut passe en revue lactualité. Durant les deux dernières semaines, les émeutes dans les banlieues ont évidemment constitué le principal sujet. Du fait quil est réputé comme lun des intellectuels juifs les plus largement écoutés dans la communauté juive de France, son point de vue sur les événements aura certainement une influence sur la manière dont ils sont perçus et compris dans la population juive de France et peut-être aussi sur lavenir des relations entre les communautés juive et musulmane. Mais ce philosophe juif et combattant pugnace de lantisémitisme utilise les derniers événements pour déclarer la guerre à la "guerre contre le racisme".
AF. Je suis né à Paris, mais je suis fils dimmigrants polonais. Mon père a été déporté de France - ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz. Mon père est rentré dAuschwitz en France. Ce pays mérite notre haine : ce quil a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce quil a fait aux Africains. Qua-t-il fait aux Africains ? Il na fait que du bien. Mon père, il la mis en enfer pendant 5 ans. Et pourtant, je nai jamais été éduqué à haïr. Aujourdhui, la haine des noirs est encore plus forte que celle des Arabes.
Q. Mais vous qui combattez le racisme antijuif, soutenez-vous que la discrimination et le racisme dont parlent ces jeunes nexistent pas en réalité ?
AF. Bien sûr que la discrimination existe. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui naiment pas les Arabes, ni les noirs. Et ils les aimeront encore moins quand ils sauront à quel point ils sont haïs par eux. Aussi, cette discrimination ne va-t-elle faire que samplifier, pour tout ce qui a trait au logement et au travail.
Imaginez que vous dirigez un restaurant, que vous êtes antiraciste, que vous pensez que tous les hommes sont égaux, et quen plus, vous êtes Juif. En dautres termes, parler dinégalité entre les races vous pose problème. Et imaginez quun jeune homme des banlieues entre et vous demande de lengager comme serveur. Il parle comme on parle dans les banlieues. Vous ne lui donnerez pas lemploi. Vous ne lengagerez pas, tout simplement parce que cest impossible. Il doit vous représenter, et cela exige de la discipline, de la politesse et une certaine manière de parler. Et je peux vous dire que des Français blancs qui imitent les codes de comportement des banlieues - cela existe - se heurteront exactement au même problème. La seule manière de combattre la discrimination est de revenir aux conditions requises, à une éducation sérieuse. Cest le seul moyen. Mais cela aussi, il vous est interdit de le dire. Je ne le peux pas. Cest du bon sens, mais on préfère mettre en avant le mythe du "racisme français". Cest malhonnête.
Nous vivons aujourdhui dans un environnement de "guerre permanente contre le racisme", mais la nature de cet antiracisme doit faire lobjet dun discernement. Tout à lheure, jai entendu, à la radio, quelquun qui sopposait à la décision du ministre de lIntérieur, [Nicolas] Sarkozy, dexpulser quiconque na pas la citoyenneté française et a été arrêté pour avoir participé aux émeutes. Et qua dit [ce quelquun] ? Que cétait de l"épuration ethnique". Durant la guerre en Yougoslavie, jai combattu contre lépuration ethnique des musulmans en Bosnie. Aucune organisation musulmane française ne sest jointe à nous. Ils ne se sont remués que pour soutenir les Palestiniens. Et maintenant, on parle dépuration ethnique ? Il ny a pas eu un seul mort pendant ces émeutes, en fait, si, il y en a eu deux, mais cétait un accident. On ne les poursuivait pas, mais ils se sont enfuis et cachés dans un transformateur électrique, malgré les panneaux davertissement, qui étaient énormes.
Mais je pense que la noble idée de "la guerre contre le racisme" se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le vingt-et-unième siècle, ce qua été le communisme pour le vingtième. Aujourdhui, les Juifs sont attaqués au nom du discours antiraciste : la barrière de séparation, "sionisme égale racisme".
Cest la même chose en France. On doit se méfier de lidéologie antiraciste. Bien sûr, il y a un problème de discrimination. Il y a un réflexe xénophobe, cest vrai, mais présenter ces événements comme une réaction au racisme français est totalement faux. Totalement faux.
Q. Et que pensez-vous des mesures que le gouvernement français a prises pour mettre fin à la violence - létat durgence, le couvre-feu ?
AF. Cest pourtant si normal ! Ce que nous avons vécu est terrible. Il faut comprendre que ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société, ce sont les autorités, les gouvernants. Oui, ils sont responsables du maintien de lordre. Et cest important, parce que, sans eux, une espèce dautodéfense se serait mise en place, et des gens auraient tiré. Alors, ils maintiennent lordre, et le font avec une prudence extraordinaire. Il faut les saluer.
En mai 68, il y avait un mouvement tout à fait innocent comparé à celui dont nous sommes témoins aujourdhui, et la police a fait usage de la violence. Ici, on jette des cocktails Molotov et on tire à balles réelles. Et il ny a eu aucun cas de violence policière. [Depuis cette interview plusieurs policiers ont été arrêtés sur présomption dutilisation de la violence] Il ny a aucun précédent à ce qui se passe aujourdhui. Comment imposer lordre ? Par des méthodes dictées par le bon sens que, soit dit en passant, 73% des Français soutiennent, daprès un sondage du journal Le Parisien.
Mais, apparemment, il est trop tard pour leur faire éprouver de la honte, parce que, à la télévision, à la radio et dans les journaux, ou dans la plupart dentre eux, on tend aux émeutiers un miroir embellissant. Ce sont des gens "intéressants", on entretient leur souffrance et on comprend leur désespoir. De plus, il y a la grande perversion du spectacle. On brûle des voitures pour quon puisse le voir à la télévision. Cela leur permet de se sentir "importants", de penser quils vivent dans un quartier important. Cette course au spectacle devrait être analysée. Elle engendre des effets totalement pervers. Et la perversion du spectacle est accompagnée de commentaires tout à fait pervers.
Des modèles qui ont échoué
Depuis le début des émeutes dans les banlieues, toute la presse européenne a traité de la question du multiculturalisme, de ses possibilités et de son coût. Finkielkraut a donné son opinion sur cette question - qui habite également lesprit de beaucoup de ceux qui écrivent, en Israël , il y a de nombreuses années, quand il est venu à la rescousse du modèle républicain et de son symbole, lécole républicaine, contre les courants intellectuels qui cherchaient à ouvrir la société française et son système déducation à la variété culturelle quapportaient avec eux les immigrants. Alors que beaucoup dintellectuels perçoivent les événements récents comme résultant dune ouverture insuffisante à "lautre", Finkielkraut les considère comme étant, en réalité, une preuve que louverture culturelle est vouée à finir en désastre.
AF. On dit que le modèle républicain sest effondré dans ces émeutes. Mais le modèle multiculturel nest pas en meilleur état. Ni en Hollande, ni en Angleterre. A Bradford et à Birmingham ont également eu lieu des émeutes sur fond racial. Deuxièmement, lécole de la république, symbole du modèle républicain, nexiste plus depuis longtemps. Je connais lécole républicaine : jy ai étudié. Cétait une institution avec des exigences sévères, un lieu austère, assez déplaisant, qui avait édifié des murs élevés pour se protéger du bruit de lextérieur. Trente années de réformes stupides ont changé notre paysage. Lécole de la république a été remplacée par une "communauté éducative", plutôt horizontale que verticale. Les programmes scolaires ont été rendus plus faciles, le bruit de lextérieur est entré, la société est entrée dans lécole.
Le résultat est que ce que nous voyons aujourdhui est, en fait, léchec du 'sympathique' modèle post-républicain. Le problème, avec ce modèle, cest quil se nourrit de ses propres échecs : chaque fiasco est une raison pour quil devienne encore plus extrême. Lécole sera encore plus 'sympathique'. Alors quen fait, étant donné ce à quoi nous assistons, une plus grande rigueur et des normes plus exigeantes sont le minimum de ce que nous devons demander. Sinon, nous ne tarderons pas à avoir des 'cours de délinquance'.
Cest une évolution caractéristique de la démocratie. La démocratie, en tant que processus, ainsi que la montré Tocqueville, ne tolère pas lhorizontalité. En démocratie, il est difficile de supporter des espaces non démocratiques. Tout doit être fait de manière démocratique dans une démocratie, mais lécole ne peut pas fonctionner de cette manière. Elle ne le peut tout simplement pas. Lasymétrie saute aux yeux : entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, entre celui qui apporte avec lui un monde, et celui qui est nouveau dans ce monde.
Le processus démocratique rend illégitime cette asymétrie. Cest un phénomène général dans le monde occidental, mais en France il affecte une forme plus pathétique, parce que lune des caractéristiques de la France est son éducation stricte. La France a été construite autour de son école.
Q. Beaucoup de jeunes disent que le problème est quils ne se sentent pas Français, que la France ne les considère pas comme des Français.
AF. Le problème est quil faut quils se considèrent eux-mêmes comme des Français. Si les immigrants disent "les Français", quand ils parlent des blancs, alors, nous sommes perdus. Si leur identité se trouve quelque part ailleurs et quils ne sont en France que par intérêt, alors nous sommes perdus. Je dois reconnaître que les Juifs aussi commencent à utiliser cette expression. Je les entends dire "les Français", et je ne peux pas le supporter. Je leur dis : "Si, pour vous, la France est affaire dutilité et que votre identité est le judaïsme, alors soyez honnêtes avec vous-mêmes, vous avez Israël". Cest effectivement un très grand problème : nous vivons dans une société post-nationale, dans laquelle, pour tout le monde, lEtat est seulement affaire dutilité, une grande compagnie dassurance. Il sagit là dune évolution très grave.
Mais, sils ont une carte didentité française, ils sont Français et sils nen ont pas, ils ont le droit de sen aller. Ils disent : "Je ne suis pas Français, je vis en France et, de plus, je suis dans une situation économique difficile". Personne ne les retient de force ici. Et cest précisément là que commence le mensonge. Parce que, sils étaient victimes de lexclusion et de la pauvreté, ils iraient ailleurs. Mais ils savent très bien que, partout ailleurs, et en particulier dans les pays doù ils sont venus, leur situation serait encore pire, en matière de droits et dopportunités.
Q. Mais le problème, aujourdhui, est lintégration dans la société française de jeunes hommes et femmes de la troisième génération. Il ne sagit pas dune vague de nouveaux immigrants. Ils sont nés en France et ils nont nulle part où aller.
AF. Ce sentiment quils ne sont pas Français, ce nest pas lécole qui le leur inculque. En France, comme vous le savez peut-être, même les enfants qui sont dans le pays de manière illégale sont quand même inscrits à lécole. Cest là quelque chose de surprenant, quelque chose de paradoxal : lécole pourrait appeler la police, puisque lenfant se trouve en France illégalement. Pourtant, cette situation illégale nest pas prise en considération par lécole. Il y a donc des écoles et des ordinateurs partout aussi. Mais ensuite, vient le moment où il faut faire un effort. Et ceux qui fomentent les émeutes ne sont pas prêts à faire cet effort. Jamais.
Prenez, par exemple, le langage. Vous dites quils sont de troisième génération. Alors pourquoi parlent-ils le français de cette manière ? Cest un français massacré - laccent, les mots, la syntaxe. Est-ce la faute de lécole ? La faute des enseignants ?
Q. Puisque, apparemment, les Arabes et les noirs nont pas lintention de quitter la France, comment suggérez-vous de régler le problème ?
AF. Ce problème est celui de tous les pays européens. En Hollande, ils ont été confrontés à ce problème depuis lassassinat de Théo Van Gogh. La question nest pas quel est le meilleur modèle dintégration, mais simplement quelle sorte dintégration peut être réalisée pour des gens qui vous haïssent.
Q. Et que va-t-il se passer en France ?
AF. Je ne sais pas. Je me désespère. A cause des émeutes et à cause de leur accompagnement médiatique. Les émeutes vont décliner, mais quest-ce que cela signifie ? Il ny aura pas de retour au calme. Ce sera un retour à la violence ordinaire. Bon, ils vont arrêter parce quil y a maintenant un couvre-feu, parce que les étrangers ont peur, et que les dealers veulent que lordre habituel soit restauré [pour reprendre leur commerce]. Mais leur violence antirépublicaine leur vaudra appui et encouragement sous la forme dun discours répugnant dautocritique sur leur esclavage et sur la colonisation. Voilà. Ce ne sera pas un retour au calme mais à la violence de routine.
Q. Alors votre conception du monde na aucune chance ?
AF. Non. Jai perdu. Pour tout ce qui a trait au combat concernant lécole, jai perdu. Cest intéressant, parce que, quand je parle comme je parle maintenant, beaucoup de gens sont daccord avec moi. Oui, beaucoup. Mais il y a quelque chose, en France, une espèce de déni qui provient des "bobos", des sociologues et des assistants sociaux, et qui est cause de ce que personne nose rien dire dautre. Ce combat est perdu. Je suis resté en arrière.
Dror Mishani et Aurélia Smotriez
Notes du traducteur
[1] Une traduction française, donnée pour avoir été réalisée sur un original hébreu (en fait, elle coïncide parfaitement avec le texte anglais mis en ligne par l'édition électronique du journal israélien Haaretz), circule sur plusieurs blogues et sites, sous le titre, quelque peu provocateur, de "Ils ne sont pas malheureux, ils sont musulmans". Outre l'ironie cinglante de ce libellé - que le principal intéressé n'a pu percevoir puisqu'il ne lit pas l'hébreu -, il en dit long sur l'état d'esprit des intervieweurs. Mais le principal inconvénient de la traduction française largement diffusée est qu'elle a omis les "commentaires" des deux journalistes israéliens. En fait, ces "commentaires", loin d'être oiseux ou de refléter l'opinion des intervieweurs comme semble l'insinuer l'auteur de la traduction française - que je n'ai pas suivie -, sont au contraire, pour l'essentiel, des rétrospectives de la vie, de la pensée, de l'oeuvre et des engagements philosophiques et éthiques d'A. Finkielkraut, outre qu'ils résument parfois des propos qui ne figurent pas tels quels dans l'interview. Soucieux de rester fidèle à ce qui, à ce stade, est, pour moi, le seul texte qui fait foi, et faute d'avoir pu consulter l'original hébreu, j'ai cru bon non seulement de traduire, à l'intention de nos internautes, non seulement les passages manquants, mais également le texte intégral de l'interview, sur la base de la version anglaise publiée par Haaretz.
[2] Déviant = traduction servile du terme anglais "deviant", qui signifie habituellement : "qui s'écarte de la norme", ou péjorativement : "perverti". Il est clair que ce n'est pas cette dernière acception que les intervieweurs désiraient connoter Le terme original hébreu est harig, qui a exactement le sens d'être différent par rapport à une norme, à un groupe. Il est très employé en éducation, ou "yeled harig" signifie élève différent du groupe, qui ne s'intègre pas, voire inadapté.
[3] Sauvage. Le choix de cette traduction est très malheureux. Il me paraît impensable que Finkielkraut ait utilisé ce terme, bien qu'il fût courant dans les manuels scolaires et les livres des siècles antérieurs, pour désigner les peuples colonisés dont les moeurs et les coutumes choquaient les Occidentaux. En hébreu moderne, le terme signifie souvent, qui vit hors de la civilisation, oui au moins à l'écart des lieux habités. Au sens métaphorique il connote la rudesse de moeurs, l'inculture. Le contexte de ce passage de l'interview semble indiquer que c'est cette dernière acception qu'exprimait Finkielkraut.
Mis en ligne le 23 novembre 2005, par Menahem Macina, sur le site upjf.org











